Kaboom de Gregg Araki - 2010
Est-ce qu'on aurait pas droit là à un des meilleurs Araki tout simplement ? Le compère a pu agacer par le passé avec ses films superficiels et légèrement crétins ; il se montre avec Kaboom beaucoup plus intelligent que prévu, et c'est pas dommage. A priori pourtant, rien de bien malin là-dedans : un teenage movie clasique, avec blonds baraqués et surfeurs, histoires de cul à outrance, recherche d'identité sexuelle et coups d'un soir à la clé. La veine artificielle et légère d'Araki est de ce côté-là entièrement respectée, on a toutes les étapes obligées de ce type de production, habillées d'ailleurs d'un vernis pop absolument superficiel. A chaque plan une couleur primaire, en gros, dans des cadres qui souvent effacent totalement l'arrière-plan pour plaquer les visages sur des fonds unis (Warhol est 10 fois mieux compris ici que dans le clicheteux Les Amours imaginaires de Dolan). Même si le film n'était que ça, ce serait déjà suffisant : c'est fun, super drôle, réellement libéré sexuellement et verbalement, enlevé, rythmé au millimètre, recouvert d'un vernis musical excellent (The XX, Interpol, Yeah yeah yeahs). On sourit devant les audaces, qui sont nombreuses, autant au niveau du langage (il y a une bonne trentaine de phrases culte, et la façon pleine de santé d'aborder les choses du sexe fait plaisir à voir) que de la mise en scène, qui n'a peur de rien : les transitions entre les scènes se font avec des effets à hurler de ringardisme (l'image qui éclate en morceaux, ou qui disparait dans un effet "flaque d'eau" : on dirait que Araki vient d'acheter sa caméra à la FNAC et qu'il teste les possibilités du truc). Ca fonctionne parce que c'est totalement décomplexé, assumé, frontal, naïf presque. L'adolescence, les années-fac, pour Araki c'est une longue hallucination plus ou moins fantasmatique (les clichés du beau mâle sur la plage, du triolisme, etc.), plus ou moins cauchemardesque (les délires paranoïaques, assez impressionnants), plus ou moins rigolote aussi.
Mais Kaboom n'est pas qu'un film de collège. Car, autant que sous l'égide de John Hugues et ses ados débridés, Araki se place sous celle de David Lynch ou de John Waters. Le film fait des détours de plus en plus fréquents vers le fantastique, vers l'étrange, jusqu'à ce que ceux-ci viennent carrément interférer sur le roman d'éducation sentimentale qui se développait jusqu'à maintenant. On comprend bien vite que ce qui compte, c'est le passage de l'âge adolescent à l'âge adulte. Sur ce thème rebattu, Araki tresse une symphonie premier degré et très dessinée autour de la violence, de l'Apocalypse, de l'explosion de l'identité, etc. Avoir 19 ans, pour le personnage principal, c'est non seulement expérimenter le sexe avec des partenaires multiples et experts, mais c'est aussi faire l'expérience de l'écroulement d'un monde (son anniversaire marque une sorte d’Armageddon dans un final ahurissant), de la remise en question de son passé (la mère, très lynchienne, et d'ailleurs interprété par Kelly... Lynch, détentrice d'un secret trouble), c'est comprendre que le monde va maintenant se liguer contre notre liberté (ce complot dans lequel tous les personnages sont plus ou moins impliqués). La dernière bobine est un grand n'importe-quoi paranoïaque qu'Araki traite avec toute l'ironie dont il est capable : sans en dire trop, disons qu'en 3 minutes chrono, il réécrit la Genèse et l'Apocalypse, tout en faisant des cascades de bagnole. C'est ridicule, mais très fun parce que ça ne se prend pas au sérieux, et que tout ce barnum ne sert qu'à une chose : faire passer un jeune garçon dans le monde des adultes, dans le tourbillon de la vie, dans la responsabilité et le temps présent. Le monde est dangereux mais fascinant, incompréhensible mais fun à mort, voilà ; et que Araki ait lâché un peu ses pétards (qui devenaient fatigants à la longue) pour livrer ce film déjanté, halluciné et adulte, fait vraiment plaisir. (Gols 28/11/10)
J'ai jamais été un grand fan du Gregg, je le concède, et ce film ne va, pour ma part, guère me réconcilier avec le bonhomme. Une image lisse comme pour une pub pour Gillette, une histoire qui s'émousse aussi vite que leurs trois lames et un film qui au final fait plus "ploc" que "kaboom". C'est clair qu'au niveau du "fun", on a notre lot de gros clichés de base (je rêve d'être le responsable du casting d'un film d'Araki) et même si quelques répliques (trente, c'est abusé, je dirais, à vue de nez, quatre et je compte pour deux la petite phrase sur Mel Gibson) arrachent une petit sourire, on fait vite le tour de l'histoire de ce "pauvre ado" qui nique comme un beau diable et qui "badtrip" sur des personnages sortis tout droit d'une B.D. L'ami Gols a beau sortir une belle armada de références sous-jacentes, les références "culturelles" directes se limitent tout de même à L. Ron Hubbard (coup bas, c'est vrai...). On se demande bien d'ailleurs en quoi consiste vraiment leurs études (en dehors de celle qui s'amuse avec du fil de fer et de la référence vite balancée en début du film au Chien Andalou...), nos ados passant autant de temps à lire ou à voir des films que Jean-François Copé. Le passage de l'adolescence à l'âge adulte comme un monde qui s'écroule, ouais, enfin vu les bases philosophiques poussées de nos jeunes gens, leur certitude et leur questionnement ontologique (je suis beau, je plais ou non ?) ils ne risquent pas de perdre beaucoup de temps à balayer les gravats de leur enfance pour se reconstruire. Ce final, en forme de grand n'importe quoi, histoire de réunir tout le casting a fini de m'achever, ce kaboom conclusif résonnant presque comme une délivrance. Araki est peut-être un "roi" dans le second degré (je mets les guillemets de circonstance), il me semble quand même prendre beaucoup de plaisir à se repaître du premier. C'est fun, c'est speed, c'est fresh, c'est young, cool, mais on attend toujours son premier vrai film adulte... (Shang 27/02/11)
Commentaires sur Kaboom de Gregg Araki - 2010
- Ah ça, on accroche à ce genre de truc ou pas, et je comprends qu'on accroche pas... Par contre, de "sombres inconnus", il me semble que c'est le cas, non ? Sur-esthétiques, oui, certes, mais c'est un peu le fond du film : critiquer la société superficielle, papier glacé. Voilà, Bambou, à te revoir bientôt !

- Je suis assez d'accord dans l'ensemble avec la chronique, car il est vrai que j'ai bien ri et que j'ai trouvé ça vraiment intelligent. Cependant, il y a quand même un point de détail qui me chiffonne, qui m'empêche d'apprécier jusqu'au bout : c'est la façon dont il traite l'étrange. Je trouve ça assez à la mode, dans le sens péjoratif du terme : il y a des images déjà vues (j'en veux pour exemples les masques d'animaux de la secte, j'en avais relevé d'autres mais ça ne me revient pas là). Au début je me disais que ça rentrait dans le côté "sur-esthétisé" du film - comme quoi il poussait la distance vis-à-vis de l'esthétique qu'il impose jusqu'à utiliser des images clicheteuses même pour les scènes qui font basculer le film dans un autre dimension (on me suit toujours?). Mais c'est pas exactement l'impression qu'il en ressort je trouve - et, au quel cas, je ne suis pas sûr que ce soit vraiment une bonne idée. Moyennant ce détail pour le moins subtil, ça reste un très chouette film, hein.

(à moins que les masques d'animaux ne fassent référence à autre chose. Ils m'ont aussi rappelé les masques qu'il y a dans "The Wicker Man", par exemple. Enfin bon.) - Etranges AnimauxJ'adore cet esprit de "mise à distance" dont vous parlez, Gary Willy, et j'avoue être très friand de ce genre de forme grammaticale cinématographique (utiliser des motifs sur-balisés pour en montrer l'inanité... c'est ce que fait Ozon aussi , je pense). Maintenant, par rapport à l'exemple des masques que vous citez, je ne sais pas, ça ne m'a pas dérangé. Pas vu The Wicker Man (c'est bien ?), mais il doit y avoir aussi des allusions à The Shining, voire, plus hasardeux, à Solo de Mocky. Clichés clichés, tout ça, oui, mais c'est bien le sujet du film, non ?

Merci pour ce commentaire, camarade Gary. - Oui, l'esprit de mise à distance c'est très bien. Et c'est vrai que les clichés sont une grande part du sujet du film. Après, ça me pose un petit problème d'ordre esthétique, tout simplement parce que, même en montrant l'inanité, il les utilise bien les clichés. Du coup je n'arrive pas à adhérer totalement au résultat, même si j'en perçois la finesse. C'est un peu le même problème lorsqu'on s'intéresse à certaines pratiques de l'art contemporain (Jeff Koons, par exemple, Murakami plus récemment) : certes, l'utilisation du kitsch est distanciée, mais l'oeuvre reste ce qu'elle est, c'est à dire pas très ragoutante (ce qui nous amène à la question insondable : fait-on de l'art pour faire beau? - à laquelle je réponds tout personnellement non, mais quand c'est beau c'est pas plus mal).

Ce qui sauve Kaboom, c'est que la mise à distance se fait par le biais de l'humour, fort heureusement. Mais lorsqu'il traite l'étrange, c'est là qu'il est le plus faible, à mon avis, car il en ressort moins cette mise à distance, vu que le ton se fait plus dramatique. Du coup, il fleure une esthétique un peu hype (bien qu'effectivement ce ne soit pas au niveau de Dolan qui s'y vautre bien) - les animaux, c'est à la mode, justement parce qu'ils ont un côté étrange (je ne sais pas si vous vous intéressez à la musique indépendante qui fleurit sur le net, mais c'est des images qu'on rencontre extrèmement souvent dans les visuels, par exemple, de même que le tandem "ambiance psychédélique/effets cheaps", d'ailleurs). Bref, Kaboom est un bon film, mais un film de son époque, quoi.
Après je connais mal Ozon, mais je crois voir ce que vous voulez dire (et c'est un peu pour ça que je ne m'y suis pas vraiment mis).
Enfin, The Wicker Man c'est bien si vous aimez les années 70, les sectes, les écossais et la critique acerbe des modèles chrétiens (et c'est parallèlement assez intéressant dans la mise à distance -justement- avec les clichés de la contre-culture), c'est un film culte quoi. C'est pour ça que je pensais à ce film - encore une réutilisation d'une image "culte", tout comme les allusions à The Shining dont vous parlez, d'ailleurs (Solo je l'ai pas vu par contre, mais si vous le dites - et c'est bien possible qu'Araki touche aussi sa bille en matière de cinéphilie et qu'il connaisse Mocky). - boumJe maintiens, Choukran, je maintiens, même si je comprends tout à fait qu'on puisse ne pas aimer ce cinéma-là, très formel et fashion. Pour moi, c'est un beau film direct sur l'éternel thème du passage à l'âge adulte, qui s'haille sainement de premier degré (grandir=Apocalypse).

Oui, on est deux, c'est ça qui nous sauve ! A bientôt.











Bon je suis complètement passée à côté du passage à l'âge adulte...(enfin, dans le film j'veux dire). Un film complètement déjanté et assumé oui et c'est le moins qu'on puisse dire... pleinement !
Mais à mon goût des personnages complètement sur-esthétiques alors que de sombres inconnus m'auraient fait bien plus rire...sûrement...
Seul bémol, donc, qui a pesé kômême pendant tout le film...