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De l'inspecteur Harry à Don Siegel, il n'y a qu'un pas que je me permets volontiers de faire. C'est à un genre de road-movie fort agréable que nous convie le cinéaste, avec en tête d'affiche le couple Robert Mitchum / Jane Greer dont la complicité éclate à l'écran. Un road-movie, disais-je, qui prendrait des allures de course poursuite "animale". En tête de peloton, à la conquête du fromage, il y a la souris Fiske (Patrick Knowles avec forcément une fine moustache) suivi de près par notre couple phare Greer / Mitchum qui s'entendent forcément, au départ, comme chien et chat (Fiske leur a dérobé, à chacun, une coquette somme d'argent - 2000 dollars à notre mignonnette chatte, 300.000 à notre racé chien), suivis eux-mêmes par le loup Bendix (incontournable et excellent second couteau de polar que je ne cesse de croiser ces derniers temps (The Dark Corner, The Blue Dahlia, Detective Story, Macao, ...)) un loup qui ne rechigne pas à imiter la chèvre à l'occasion ; pour compléter le tableau, une mini meute de policiers mexicains est lancée à leurs trousses, flairant l'embrouille... Siegel nous emmène de Vera Cruz à Marquette (je plaisante) jusqu'aux environs de Tehuacan, un petit trip mené sur un rythme d'enfer qui ne renâcle point, au passage, à nous montrer quelques jolies coutumes locales - c'est craquant comme tout, tous ces petits couples qui se jettent des fleurs, poh, poh, poh...

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On passe une grande partie du récit en caisse et comme chacun tente de semer l'autre, on assiste à des coups foireux dignes des Fous du Volant ou d'un bon Tex Avery : lâchage de chèvres pour bloquer la route, détournement de panneau signalant que la route est en construction, faribole racontée aux autochtones ("nous essayons d'échapper à mon père pour pouvoir se marier, si vous pouviez le retenir..."), ça déconne lourd pour prendre de l'avance sur son poursuivant. Un état d'esprit plutôt bon enfant, me direz-vous, mais dès qu'il y a "contact", l'heure n'est plus franchement toujours à la rigolade : de la baston d'ouverture entre Bendix et Mitchum aux multiples accrochages à grands coups de poings dans ta face entre Mitchum et Knowles (passeront pas leurs vacances ensemble ces deux-là...), ça fight dru. Il y a même quelques échanges de coups feu mortels... Ceci dit, même lors de l'une de ces séquences - lorsque Mitchum et Greer se retrouvent assaillis par des Mexicains et que Bob en descend un -, l'ambiance reste assez particulière : nos deux héros ont commencé par méchamment flirter, et on oscille alors entre la comédie-romantique légère et le drame, celle-ci prenant presque le pas sur celui-là... Le grand running gag de l'histoire, que j'apprécie en grand spécialiste (vous ne m'avez jamais vu demander à un Pékinois quel bus il fallait prendre pour se rendre au Palais d'Eté... Vous ne vous en seriez jamais remis...), c'est que nos trois hommes parlent mexicain comme des vaches... espagnoles (oui, forcément, ça le fait moins dans ce sens). Mitchum m'a fait me fendre de rire plus d'une fois avec ces baragouinements "spanenglish"... A chaque fois, il est obligé de demander à Greer qu'elle parle ou qu'elle traduise pour lui et leur discussion est souvent à tomber : "Did you hear what he said ?, dit-elle. Yes I heard, répond-il d'un ton assuré, what did he say ?..." Ah mon Dieu, les hommes et les langues étrangères... en général, dit-il pour se rassurer et s'auto-justifier lâchement...

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On se contrefout un peu de ce qu'ils vont, chacun, trouver au bout de la route mais on prend un très grand plaisir à suivre aussi bien ces courses échevelées en bagnoles (même si l'image est un poil accélérée, cela reste souvent impressionnant) que cette complicité qui se noue progressivement entre Bob et Jane (de la guerre ouverte aux petites confidences... c'est du grand classique mais c'est joliment fait). Au passage, Siegel invente (?) - jamais vu ailleurs en tout cas, même si cela peut sembler un détail bien innocent - une façon originale de filmer les (nombreuses) discussions en voitures - le couple filmé en frontal ou de profil avec un fond d'écran qui défile (ça, c'est po nouveau) mais avec une caméra qui ne cesse de faire des micros "allers-retours" vers les personnages comme pour ajouter du mouvement et un soupçon de réalisme... Bon, vous allez me dire qu'il faut être un peu malade pour faire attention à ce genre de chose et que cela demeure purement anecdotique... Mouais, j'sais pas, j'aime bien, moi. On est peut-être loin finalement des canons des grands films noirs mais c'est justement ce qui donne tout le charme à cette oeuvre, une sorte de petit ton assez léger (à la Stanley Donen période sixties ? Allez, osons) qui fait que l'on ressort de ce film avec la banane - tout content de ce voyage... à deux, trois ou quatre. C'est déjà beaucoup et cela suffit en tout cas amplement à notre petit bonheur de cinéphile/phage.

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Noir c'est noir, c'est ici