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Je vais me faire écharper par les truffaldiens purs et durs, mais L'Amour en fuite est indéniablement un de mes Truffaut préférés, qui rentre complètement dans le cadre de ma thèse comme quoi les Truffaut mineurs sont les meilleurs. Je sais tout ce que vous allez me dire : c'est un film malade, douloureux, bancal, facile, dont la moitié est constituée d'extraits de la saga Doinel passée, avec un Léaud légèrement bouffi et pas mal de lourdeurs d'écriture. Je sais ça, et même après mes 12 visions, même derrière le rideau de larmes, je vois bien ce que vous voulez dire. Mais justement : ce sont ces défauts, ces faiblesses qui font que j'aime passionnément ce tout petit machin, parce qu'ils montrent la vraie personnalité de Truffaut ; pas celui qui réussit de grandes fresques en costumes ou de subtils portraits psychologiques, mais l'enfant qui demeure en lui, le fan de cinéma timide et renfermé, le sentimental fièvreux, l'orphelin inconsolable, le jeune homme des débuts (Les Quatre cents Coups) qui n'arrive pas à se débarasser de cette magie des commencements, de ce personnage si proche et si loin de lui, qui se sépare peu à peu de son créateur.

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Doinel n'a plus cette légèreté qui fit la marque des 4 premiers volets. Il est, dans L'Amour en Fuite, tourmenté, légèrement dépressif, regardant la vie toujours comme un jeu, mais comme un jeu décevant. La nostalgie est le maître-mot du film, et Doinel va passer tout le métrage à courir "après des choses qui se sauvent" (comme le dit la sublime chanson de Souchon qui ouvre et clôt le film). Sa posture d'homme-enfant a fini par agacer tout le monde autour de lui, les femmes sont devenues grandes, le divorce par consentement mutuel a été inventé, ses premières amours sont avocates, fortes, rebelles et indépendantes. Du coup Doinel est plus "hors la vie" que jamais, et Truffaut, sur ses traces, regarde celle-ci en cinéaste légèrement hébété, comme un lendemain de fête qui ne chanterait plus (oui, ce film est peut-être Un Monde sans pitié réussi). C'est ça qui bouleverse surtout : avoir su aussi bien capter le mouvement mélancolique de la vie, mélange de regrets de l'enfance, d'amours déçues, de remises en question, d'espoirs encore vivaces. Même si c'est un peu systématique, l'usage des flashs-back fait son effet : en revisitant tout l'univers doinelien depuis ses débuts, Truffaut nous donne à voir tout le déroulé d'une vie, et ce personnage qui nous a suivi sur 20 ans devient alors une image de l'existence elle-même : souvent joyeuse et enlevée, pleine de joies et de comédie, mais aussi amère quand elle se heurte aux difficultés d'aimer, de rester indépendant, d'être fidèle à son enfance.

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Quelques séquences suffisent pour ancrer ce film dans une profonde tristesse : l'amant de la mère qui revient hanter notre Antoine et le confronter à son passé, Colette (Marie-France Pisier est excellente) et ses postures post-soixantehuitardes, la scène du divorce désespérante de bien-pensance, cette rencontre finale entre le premier amour (Colette) et l'épouse (Christine), résumé dérisoire de la vie sentimentale de Doinel, point d'orgue de toute la série. Et puis cette soif d'y croire encore un peu, d'espérer que l'amour est possible, qui éclate dans un final ravageur : deux couples qui s'embrassent en parallèle au son d'une chanson sentimentale, et le tourbillon de la vie qui reprend sa course... Les filles peuvent être encore passionnantes (Dorothée, impeccable), et jamais le film ne se morfond dans ses tourments de gamin mal grandi. Toute la vie est dans ce film, c'est bien simple, la petite vie des petites gens du jour le jour, faite de micro-détails (aimer lire tout Léautaud, ne jamais se moucher dans du papier, ne pas amener son rasoir chez son amoureuse pour garder son indépendance, n'aimer une fille que si on aime ses parents, ne jamais grandir) et de sentiments à hauteur d'homme. Mon gars Truffaut, je t'aime bien plus là-dedans que dans tes films ambitieux. Grand respect.

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