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" It's gonna let us live again !"

Un casse, c'est toujours l'ocassion de pouvoir repartir à zéro. C'est ce que tout le monde se dit, ce que tout le monde espère. Encore faut-il ne pas se méfier outre mesure de ses partenaires. Parce qu'ils sont fourbes ? Manipulateurs ? Fous furieux... Pas forcément. Parce qu'il était blanc, parce qu'il était noir ? On s'approche plus de la vérité... Excellent film noir de Robert Wise considéré parfois comme le dernier grand classique du genre - et on aurait rien contre, personnellement, vu ce final "en beauté" -, un film culte que Melville se matait en boucle, on comprend aisément pourquoi : Wise relègue le hold-up en arrière pour mieux dessiner le caractère de son trio. Quand celui-ci est parfaitement en place, prêt à faire le coup, on a encore droit à un petit quart d'heure de latence avec quelques plans absolument fantastiques où nos trois personnages se retrouvent quasiment sur la touche "stop" : des instants suspendus, presque métaphysiques (employons les grands mots) qui sont franchement un régal - et une évidente source d'inspiration melvillienne. Et puis, oui, il y aura le hold-up en soi, même si l'essentiel est sûrement ailleurs... Wise use à l'envi des contre-plongées, un angle de vue provoquant une étrange atmosphère que renforce l'utilisation d'une péloche "infrarouge" (je me demandais comment on arrivait à de tels contrastes, j'ai eu ma réponse) donnant au film une luminosité et une netteté assez particulières. Un film noir qui clôt "fantastiquement" toute une ère...

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Dave Burke (Ed Begley, belle tronche inquiétante) est le cerveau : ancien policier désavoué, le type vit assez misérablement avec pour seul compagnon, un berger allemand. Une seule alternative : réussir le coup du siècle (a piece of cake... comme on dit, en sachant que certains peuvent se révéler aussi immangeables que ceux de ma femme quand elle oublie la levure) pour finir tranquillement ses vieux jours. Il a besoin pour cela de deux hommes.

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A ma droite, Robert Ryan. Caractéristiques principales : raciste (vieille famille originaire de l'Oklahoma) et ayant parfois bien du mal à contrôler sa force. Situation sentimentale actuelle : vit au crochet de sa régulière (Shelley Winters au naturel) - et le vit mal - et peut se laisser aller à la tentation en fricotant avec sa voisine de palier (comme c'est Gloria Grahame qui se balade en sous-vêtements sous son manteau, il a des circonstances atténuantes, à mes yeux...). Il en arrive à un point où il ne sait plus comment se décevoir, aimerait retrouver sa place (macho le Robert 'tention) et sa dignité auprès de sa femme : ce coup peut lui permettre de repartir sur des bases saines. Problème particulier : la couleur de son partenaire, cela fait une parfaite transition.

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A ma gauche, donc, Harry Belafonte. Caractéristiques principales : joueur et malchanceux. Situation sentimentale actuelle : jeté par sa femme (avec laquelle il a eu une adorable enfant) suite à ses petits problèmes de jeu, il vit une liaison sans passion avec une jeune femme qui vient le voir dans la boîte où il chante. Il en arrive à un point où les dettes qu'il a accumulées deviennent de gros gros soucis (qu'il soit menacé, c'est une chose, mais sa famille l'est aussi...), aimerait retrouver sa place et sa dignité auprès de sa femme [notez le judicieux parallèle que je fais entre ces deux hommes "que tout oppose", c'est po innocent, moi je dis] : il n'a guère d'autres choix que de faire ce coup, Burke avançant la thune à ses créanciers très énervés. Problème particulier : ce con de Robert, d'autant qu'il ne porte pas vraiment les blancs dans son coeur (voir à ce sujet, les réflexions qu'il fait à sa femme à propos de "ses amis blancs"). La tension ne cesse de monter entre les deux hommes mais l'ami Burke se fait un devoir de jouer les intermédiaires et de calmer les esprits pour que le Jour J, tout se passe comme sur des roulettes. Nos ongles sont déjà plantés dans le fauteuil depuis une bonne demi-heure avant que l'heure fatidique, 6 heures, sonne le glas...

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Quelques secondes de sérénité (notre Black au bord de la rivière), de recueillement (notre Burke face à sa statue), "d'arrêt" - comme un chien de chasse - (notre Robert mettant en joue pour "tuer le temps" un pauvre lapin) avant le grand plongeon. Ces quelques moments de calme, de flottement et de concentration, avant une éventuelle "tempête" sont assez symptomatiques du climat de l'époque. Plusieurs fois dans le film, il est fait allusion à la guerre nucléaire et à la bombe atomique et cela nous prépare en quelque sorte, sans rien dévoiler sur la conclusion, à un final, à une dernière image, antonionesque digne de L'Eclipse (trois ans avant l'oeuvre du maître)... Qui dit éclipse (de lune), dit association entre noir et blanc, le thème des antagonismes raciaux étant bien entendu tout autant au centre du film. Robert et Harry, engagés finalement dans la même galère, vont-ils être capables de passer outre leur différend ? C'est une opportunité pour les deux de remettre leur vie à plat ou c'est vouloir jouer avec le feu et risquer de se retrouver, lors du hold-up, dans une situation explosive... Un final angoissant, presque autant que ce titre français sibyllin qui aurait pu prétendre, à priori, à une place de choix dans ma thèse sur "les Escaliers dans les Films noirs". Pour l'heure, il me laisse encore dubitatif (je suis sur plusieurs pistes guère concluantes - le débat est ouvert), l'intérêt du film étant quant à lui évident.         

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