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La dernière cuvée pialatesque, comme le bon vin, s'améliore, à mes yeux, au fil des années... Quelque peu désarçonné il y a 15 ans lorsque que je l'avais découvert à sa sortie (mais de l'eau est passée depuis sous les ponts de Cunlhat), je me suis cette fois-ci beaucoup plus laissé prendre par cette histoire "d'amour impossible" - mais possible aussi quand même, parfois... Les hauts et les bas de l'existence de notre ami Gérard (je le trouve franchement parfait, ici, Depardieu) qui a bien du mal à garder ce qu'il a - une femme, un fils voire un père -, qui regrette, qui tente ici ou là de recoller les morceaux, qui peut y parvenir pour un temps, mais un temps seulement, parce qu'on ne refait pas un homme aussi chiatique (il râle le Gégé, c'est inné...), aussi égoïste. Même s'il est capable d'éclair de générosité (envers son fils), d'affection (envers son fils et sa femme), d'humour (pauvre Rocheteau, simple faire-valoir dans l'histoire (il a bien fait d'arrêter là, d'ailleurs, sa carrière d'acteur), qui se fait méchamment chambrer - magnifique scène pleine de spontanéité que celle où Pailhas et Depardieu ricanent dans le dos de l'ex-ange vert déchu), il ne parvient point à "ressouder" à lui ceux qu'il aime. Ambiance souvent tristoune pour ne pas dire mortifère (la mort glaciale du père) traversée de magnifiques fulgurances pleines de causticité, de fous rires, de vie.

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Après des vacances à l'île Maurice qui tournent mal, Gérard va mener une vie quelque peu chaotique, écartelé entre sa femme, son fils, son ex-femme, sa maîtresse. On peut s'arrêter là en guise de résumé, l'intérêt se situant avant tout dans ces petites tranches de vie que Pialat capte avec son immense talent de cinéaste. Gégé est un râleur pure souche et il est bien difficile d'oublier l'ombre du Maurice derrière ces nombreuses répliques tranchantes voire assassines ; déjà à Maurice il trouve le moyen de se plaindre (encore bouffer des crevettes ou des langoustes... j'ai envie de viande, moi - rien que ça, ça va me faire la journée...), comme s'il avait un don pour sortir, à la moindre occase, les phrases qui font plaisir ; qu'il parle des pantalons 19090533"trop larges, à chier dedans" que portait sa femme quand elle était avec lui ou qu'il se lance dans une des pires non-déclarations d'amour faite à une femme (l'amour fou, la passion, ça n'existe plus... une femme tombe enceinte et puis pschitt, c'est le vide), on ne peut pas dire qu'il fasse toujours l'effort pour se montrer particulièrement rassurant, positif... C'est sûr que face à un Rocheteau constamment dans ses petits souliers (sans crampons), il a bien du mal à ne pas l'écraser de tout son poids, de toute sa masse humaine. Même quand l'ancien attaquant, dans un sursaut d'orgueil, lui dit ses quatre vérités à propos de ses absences, de son manque d'attention envers son fils, il cherche à dégoupiller la situation en s'en sortant avec une pirouette et son sourire ravageur. Il sait qu'il est capable du meilleur (le camion miniature qu'il offre à son fils - il prend à l'occasion des postures angéliques comme s'il pouvait se racheter une conduite en un clin d'oeil) mais il a malheureusement bien du mal à s'y tenir, à l'image de sa liaison pathétique avec sa nouvelle maîtresse... Portrait (miroir) d'un homme sincère (le regard totalement perdu de Depardieu à la mort de son père - grand moment qui coupe les deux jambes), entier dans ses partis pris ("l'école, ça bousille tout" - ça, c'est fait), capable d'avoir un sens aigu de la dérision (son ricanement incontrôlable quand les soeurs entonnent leur chant devant le corps de son père), touchant (ses regards à la dérobée sur son fils qu'il a à peine vu grandir - "le temps, ça file" - po mieux), individualiste, capricieux - en deux mots comme en cent, terriblement humain... Allez, encore 15 ans, et je serai bien capable d'employer le mot de chef-d'oeuvre.

sophiegarcu