2_Lewis_Milestone_The_Strange_Love_of_Martha_Ivers_DVD_Review

"Fate drew them together... and only murder could part them !"

Ca, c'est de l'accroche... un peu facile quand même. Très beau quatuor d'acteurs dans leur éclatante jeunesse (Kirk Douglas dont c'est le premier film d'ailleurs (et déjà un soupçon de fossette), Barbara Stanwyck (un ptit peu plus vieille que ses partenaires si on veut chipoter, mais ne disons rien sur son âge : d'abord, c'est pas poli et ensuite elle en fait facilement 10 de moins - je sais c'est un peu trivial pour introduire le film mais cette indéniable "fraîcheur" des personnages a quand même son importance dans l'atmosphère particulière de cette oeuvre - si jeunes et déjà désabusés voire perdus, sans vendre la mèche), la magnifique Lizabeth Scott - un vrai petit bonbon sucré à la voix doucement grave - et enfin Van Heflin, le type à qui on ne la fait jamais), quatre personnages donc avec des couples à géométrie variable (Stanwyck / Douglas, Van Heflin / Scott et Stanwyck / Van Heflin) et un escalier (c'est parfait pour mon anthologie sur "le rôle incontournable des escaliers dans les films noirs") qui a sa place au centre du récit. Ce qu'il y a sans doute de plus étonnant dans cette oeuvre d'une durée relativement "conséquente" pour le genre (pas loin de deux heures), c'est cette capacité à se concentrer simplement sur de grandes parties dialoguées, mettant le plus souvent deux individus face-à-face : le trio de départ ne s'est pas vu depuis 18 ans et nos trois jeunes gens n'ont de cesse de "se tourner autour", de se tester, avec ce mélange d'ancienne "amitié" (les sourires d'usage lors des retrouvailles, notamment) et d'antagonisme (ils partagent un lourd passé) qui ne cesse d'affleurer : qui joue franc jeu, qui complote, qui cherche à abuser l'autre ou à le séduire, c'est là que réside en fait toute la tension du film. Le couple formé par Van Heflin et Scott (ces deux individus, a priori sans but, viennent tout juste de se rencontrer par le plus grand des hasards), apparaît forcément, en contrepoint, comme beaucoup plus "sain" et spontané, sans avoir à payer ce poids des années... Une dramaturgie savamment développée tout du long jusqu'au coup de théâtre final, forcément tragique...

5_Lewis_Milestone_The_Strange_Love_of_Martha_Ivers_DVD_Review6_Lewis_Milestone_The_Strange_Love_of_Martha_Ivers_DVD_Review

Martha Ivers (Stanwyck, plus tard) et le jeune Sam (Van Heflin, later) sont deux jeunes enfants fugueurs... Sam n'a semble-t-il pas vraiment d'attache dans cette ville mais il en va autrement pour Martha, riche héritière, éduquée par sa terrible tante. Martha est rapidement retrouvée par la police et retourne au bercail auprès du gamin modèle Walter (Douglas, par la suite), le fils de leur précepteur. Martha hait littéralement sa tante (la baffe qu'elle lui file et le fait de battre son chat n'arrangeant rien...) et sur un gros coup de colère va se mettre à frapper sa tante, avec sa propre canne, dans les escaliers : c'est la chute, elle meurt. Walter, à ses côtés, promet de rester bouche cousue sur l'incident, son père, au courant des faits et cherchant à protéger l'avenir des deux enfants (calculateur, aussi, bien sûr...) décidant d'accuser un quelconque vagabond... Le jeune Sam, quant à lui, revenu voir Martha pour lui proposer à nouveau de fuir, s'est éclipsé de la demeure (après ou avant l'incident, that is the question). Dix huit ans plus tard, Sam revient en ville ; il croise une jeune fille un peu perdue, la belle Antonia surnommée "Toni" (Lizabeth Scott), et un léger flirt commence à naître entre les deux jeunes personnes. Il ne tarde pas à apprendre que le gars Walter vient d'être réélu District Attorney d'Iverstown et que celui-ci s'est marié à la grande fortune locale, Martha. Sam va rapidement aller voir Walter (le seul qui peut l'aider à sortir Toni de prison, suite au non respect de sa "parole"... Chacun son passé) et c'est là que l'affaire se corse. En apparence, notre trio se retrouve avec de grandes tapes amicales dans le dos et des sourires jusqu'aux oreilles ; la réalité est une autre paire de manches : d'une part, Martha, mariée à ce gentil Walter complètement alcoolo, en pince toujours, apparemment, pour l'aventurier Sam. D'autre part, second petit problème, c'est que Walter et Martha se demandent si Sam n'est pas revenu tout simplement pour les faire chanter... (pour la mort de la tante de Martha, un innocent a été finalement jugé et pendu sans que Martha ou Walter ne sourcillent)... Martha, confiante en l'intégrité de Sam, aimerait sans aucun doute pouvoir refaire sa vie avec celui-ci ; Walter, po dupe, aimerait, lui, tout faire pour éloigner cet individu (de sa femme, de sa vie) - quitte à employer la force ; ça tombe bien, il ne manque pas de personnel à ses ordres... L'ami Sam se retrouve, dans l'histoire, écartelé entre l'affection pure et sincère qu'il ressent pour la très jeune Tony et cet amour qui "vient de très loin" pour Martha, femme de tempérament... Entre les deux son coeur balance... A moins que ce malin Van Heflin ne cache bien son jeu et que seul la thune l'intéresse.

4_Lewis_Milestone_The_Strange_Love_of_Martha_Ivers_DVD_Review3_Lewis_Milestone_The_Strange_Love_of_Martha_Ivers_DVD_Review

On s'observe, on se jauge, on se juge, on discute le bout de gras avec une certaine courtoisie avant d'oeuvrer, juste après, dans le dos de son interlocuteur, tout cela est beaucoup plus tortin qu'il n'en a l'air... Le couple formé par Douglas et Stanwyck jouit d'une évidente respectabilité mais cache de bien lourds secrets. Sam et Toni ont forcément un passé, sur le papier, qui ne plaide pas en leur faveur mais leurs rapports semblent indéniablement plus sain et franc que cette étrange alliance qui gouverne la ville. La personnalité enjouée et blagueuse de Sam le rend certes éminemment sympathique mais on l'imagine tout de même pouvoir facilement céder à cette opportunité qui lui est offerte - comme un retour au "paradis perdu de son enfance" (belle séquence du feu dans la forêt qui fait écho à une séquence initiale... il n'y pas de fumée sans feu (de l'amour... mouais)), la position sociale en prime... A moins que le ver ne soit déjà dans le fruit (le couple impossible et "pourri" formé par Douglas et Stanwyck) et qu'Iverstown soit déjà un véritable Enfer en soi, et ce pas seulement au niveau industriel ("la ville industrielle qui s'est la plus rapidement développée" peut-on lire sur une pancarte à la lisière de la ville). Notre ami l'escalier se verra confier le rôle principal dans la dernière séquence : un escalier qui peut mener toujours plus bas dans l'ignominie ou qui peut offrir un éventuel "pallier" à la rédemption : quitte ou double, marche ou roule (il est traître faut dire, dans son genre, terriblement pentu)... Ou, ou, la situation est en elle à ce point désespérée (on ne refait pas le passé), qu'il ne peut être question de pouvoir jamais remonter la pente... C'est un film noir après tout, et un bon.

thestrangeloveofmarthaivers1946_barbarastanwyck_lizabethscott_vanheflin_01a_731618