Bien aimé, moi, ce grand retour de Kitano au film de yakuzas où les règlements de compte fusent avec la même rage qu'un film de Fukasaku, ou la sauce tomate coule comme dans une pub Buitoni. Le grand Takeshi se lance donc dans un récit qui nous décrit par le menu une guerre au sein d'une "grande famille", clan où les relations sont ultra hiérarchisées. La loi du plus fort ou du plus malin ? Il faut simplement, pour chaque mini-clan, s'il a envie de survivre (euh... oui), garder constamment à l'esprit l'idée que son ennemi peut se trouver devant, derrière, à gauche ou peut-être la à droite, juste à côté... et puis aussi savoir quand obéir aux ordres et quand prendre l'initiative... A la fin, ne resteront que les plus finauds, ceux qui auront su se faire oublier en temps utile (le temps que la plupart des combattants s'annihilent d'eux-mêmes), avant d'être capables de porter l'ultime estocade... Faute d'adversaires, de combattants, on peut alors espérer se reposer un temps... Jusqu'à la prochaine vague de règlements de compte. Yakuza est un métier à risque, sans blague ?...

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Dès l'ouverture, en quelques plans (un somptueux travelling sur une armada d'hommes en costar, patientant, immobiles, auprès de leurs grosses cylindrées noirs (cylindrées que l'on retrouvera en file indienne une poignée de plans plus tard) puis une séquence particulièrement fluide où l'on découvre la plupart des hauts responsables de l'organisation), on apprécie non seulement l'incroyable beauté des cadres (magnifique utilisation du scope) mais on prend surtout conscience de l'organisation de cette société : d'un côté il y a les grands pontes - où, en fonction de la position, on se doit de faire plus ou moins de "courbettes" devant le "Parrain" -, de l'autre les petites familles, autant dire les "hommes de main", qui devront attendre leur tour (en dézinguant eux-mêmes leurs supérieurs ou en saisissant une opportunité après un règlement de compte) pour avoir accès aux échelons supérieurs. On pensait, naïvement, que les codes d'honneur étaient stricts, mais on change d'opinion quand on découvre un Big Boss s'amusant, comme un enfant gâté, à tirer les ficelles de son organisation dans tous les sens... Le gros gros problème avec les marionnettes yakuza, c'est qu'elles sont "attachées" avec des élastiques ; et un élastique, si on "tire" trop dessus, ça peut très bien un jour vous péter à la gueule...

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Notre ami Kitano est à la tête d'un clan, tout en bas de la pyramide. En un mot, se retrouvant en quelque sorte en position de dernier maillon, il se voit chargé d'effectuer tout le sale boulot... Il ne rechigne point à passer à l'action, avec une évidente efficacité d'ailleurs, mais on sent bien chez cet homme "à l'ancienne", fidèle parmi les (in)fidèles, qu'il ne va pas passer le reste de sa vie à jouer les sous-lieutenants : se retrouver constamment en première ligne pour, le plus souvent, "régler" les problèmes provoqués par ses supérieurs, ça va bien deux minutes. Surtout dans un milieu où les trahisons deviennent monnaie courante. Fallait po pousser le Takeshi... On pense qu'on aura un peu de mal, au début, à suivre l'intrigue, avec tous ces noms qui nous sont balancés, mais, à mesure que les têtes tombent, le brouillard s'éclaircit. Ben oui, pasque pour charcler, de diou ça charcle : après avoir vu Outrage, je peux vous assurer que vous n'irez plus jamais chez le dentiste de la même façon - même si vous êtes po Yakuza, vous ne pourrez vous empêcher de fermer à clé la porte de la salle d'opération ; de même, vous ne devriez plus jamais regarder deux baguettes avec la même confiance, et surtout vous aviser de vous gratter l'oreille avec l'une d'elle - c'est pas fait pour ça de toute façon, on est bien d'accord. Les montées de violence sont soudaines, puissantes, dévastatrices, Scorsese et Johnny To devraient apprécier. Il n'y pas de temps pour un quelconque vague à l'âme, il s'agit juste de décaniller celui qui représente une menace directe : c'est ça, ou être écrasé. Et à ce petit jeu-là, l'ami Kitano n'est pas tombé de la dernière pluie. Son personnage est d'une froideur terrible : il faut le voir exécuter ses cibles sans même cligner des yeux. On pourrait se lasser de cette surenchère dans la violence, de cette mécanique infernale du crime, de la vengeance, on reste néanmoins bouche bée dans son fauteuil - de peur sans doute de se prendre une balle... Aucune nostalgie, aucun remords, c'est un combat sans pitié, pire qu'entre loups, ces derniers ne prenant pas forcément la peine d'inventer de nouvelles façons de mise à mort.

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Les personnages féminins sont des ombres qui traversent le film - la caméra prend la peine de s'arrêter sur elles... quand elles sont mortes -, il s'agit d'un univers de mâles où les sentiments, quels qu'ils soient, n'ont depuis longtemps plus cours. Même si certains épisodes n'apportent pas grand-chose (le passage à tabac des ptits dealers, la longue séquence un peu bouffonne (affreux cet acteur black...) du casino dans l'ambassade d'un Etat africain), l'ensemble demeure tout de même méchamment efficace. On avait peur que Kitano, en vieillissant, devienne un peu mou du genou, il signe un film puissant, sans affect, qui te pète la rotule à coups de barre de fer. Beat is back, en colère et on apprécie.   (Shang - 17/12/10)


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Décidément, 2010 a bien du mal à nous rassembler, mon copain Shang et moi : déception de mon côté pour cet opus kitanesque sensé annoncer une sortie de crise, et qui n'est qu'une répétition, en moins bien, des films de yakuzas passés du bonhomme. Kitano ne parvient jamais à raconter quoi que ce soit de plus que ce qu'il a déjà raconté avec Violent Cop, Sonatine ou Aniki mon Frère : la maffia japonaise est un panier de crabes, la violence peut éclater à tout moment, et il faut se méfier de l'eau qui dort. Il nous ressort une énième fois le coup des trahisons shakespeariennes en col blanc, des coups de gueule soudains et de l'humour froid, et piétine méchamment en cherchant autre chose à dire. Bien sûr, la mise en scène est belle, les cadres au cordeau, les acteurs assez drôles ; mais tout cet univers reste sagement dans ses marques, et il se pourrait bien que Outrage soit le véritable film dépressif de Kitano : il avait peur, dans Takeshis, d'être condamné à faire toujours le même film s'il voulait continuer à rencontrer le succès ; bingo, c'est exactement ce qu'il fait avec celui-ci, qui est non seulement une répétition de son style, mais aussi un copier-coller, en un peu plus clinquant et drôle, de la plupart des films de maffia. On sent derrière ce personnage d'éxecutant frustré une profonde angoisse de l'oubli, une dévalorisation de lui-même qui fait peine à voir, et c'est peut-être la seule piste un peu intéressante du film. Toujours en plein doute, le cinéaste ne trouve toujours pas l'apaisement, même en revenant dans ses chemins tracés, et son cinéma continue à être hanté par la peur de l'échec et le masochisme. Cette possible voie est malheureusement cachée sans trop d'effort derrière un savoir-faire ayant perdu toute son âme. Le bon Kitano de 2010 est Achille et la Tortue.   (Gols - 06/02/11)