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On peut voir et revoir ce film de Mankiewicz, c'est toujours la grande classe : un scénar en or signé Michael Wilson adapté d'une histoire vraie (si, si) (po besoin de rocambolesque McGuffin à la Hitch), Herrmann à la musique (par exemple son compositeur, ça le fait) et deux interprètes, tout en nuances, absolument magnifiques : James Mason et Danielle Darrieux. Ce qu'il y a sûrement de plus génial dans cette oeuvre, ce sont les multiples rapports de force qu'elle met en scène : rapports de méfiance, de défiance, de confiance (tous les mots en -fiance, en gros) qui s'établissent aussi bien dans la sphère "professionnelle" qu'intime : un régal.

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On pourrait d'abord considérer les liens hiérarchiques, au sein de l'organisation allemande, qui font à la fois toute leur fierté et causeront leur perte : le bien tendre Moyzisch est le parfait petit sous-fifre qui se retrouve à devoir gérer le plus gros deal avec un espion de toute la seconde guerre mondiale ; bien qu'il fasse finalement honnêtement son travail, il n'est pas considéré en haut lieu, tout comme d'ailleurs, dans un autre genre, les opinions de l'Ambassadeur : plus on monte les échelons, plus les personnes sont sûres de leur talent et de leur instinct. Le seul problème c'est qu'en cas de grosse boulette, on n'osera point en réferer à son supérieur - de peur non seulement de se faire taper sur les doigts mais surtout parce que cela s'avère totalement inutile : le supérieur n'osera reconnaître la responsabilité d'une erreur au sein de son service et l'avouer à son tour à son propre supérieur... Une structure vicieuse à laquelle s'ajoute la défiance maladive entre les nations vis-à-vis d'agents qui se vendent à l'ennemi : "Cicéron" est-il un traître ou un agent double ? Tout ce qui conforte la première impression du responsable allemand de l'opération - celle qu'il s'agit d'un agent double - est considéré comme parole d'Evangile (ne peut admettre d'une quelconque façon qu'il s'est trompé) et notre homme finira par mettre en pièces, furax - pas d'humour, le Boche - le document qui décrit par le menu le débarquement allié en Normandie : les responsables hiérarchiques feraient bien de descendre de leur petit nuage et d'être un peu plus à l'écoute de leurs subalternes... Trop de sens de la hiérarchie et d'auto-suffisance tue le bon sens et les relations de confiance.

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Chez les Anglais, dès lors qu'il y a connaissance de fuites au sein de l'Ambassade, on dépêche sur place un type immense (l'excellent Michael Rennie), un agent résolument au "dessus de tout" (entendez par là : aussi bien des positions que des titres : l'Ambassadeur anglais est un coupable potentiel au même titre que son secrétaire), qui mène son enquête avec douceur et courtoisie. Considérant qu'il est entouré de gentlemen, il peine résolument à muscler ses interrogatoires... L'Anglais semble, lui, faire avant tout confiance aux ragots qui circulent, et l'agent de privilégier d'entrée la piste un peu trop évidente qui mène à la Comtesse Staviska (Darrieux). Trop de flegme, de respect et de politesse envers les siens tue l'efficacité... (Jack Bauer saura retenir la leçon en son temps...).

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Enfin il y a notre ami Diello-Cicéron-Mason qui se considère comme plus finaud que tout le monde : il faut le voir agir dans le bureau de Moyzisch pour comprendre la haute estime qu'il a de lui-même ; il y a dans la pièce un tableau représentant le Führer qui le regarde de haut : dans le plan suivant, Mason regarde avec la même ironie un buste de Hitler qui se trouve à la même hauteur que lui. Mason, ancien serviteur de Darrieux et actuel serviteur de l'Ambassadeur, ne se considère point comme un inférieur mais comme l'égal, au moins en intelligence et en stratégie, des plus "puissants". Derrière ses manières serviles, Mason ne doute aucunement de ses capacités intellectuelles et cette confiance extrême en lui-même lui permet d'agir avec une décontraction absolue même dans les pires moments (lors du vol des documents dans le coffre ou de l'échange du microfilm avec les Allemands à Istanbul, sous les yeux des Anglais - Mason a d'ailleurs alors une réflexion géniale en servant un verre à Moyzisch : "je n'ai pas l'habitude de servir assis" - on sent bien toute la frustration qu'il accumulée au cours de ses années de "bons et loyaux" services). Seulement, seulement, s'il se considère - à juste titre d'ailleurs dans l'histoire - comme le plus malin parmi les hommes, il a oublié la finesse et la malice dont peuvent faire preuve les femmes... Dès lors qu'apparaît l'image de Darrieux dans un miroir, on sait qu'au niveau du double-jeu, on est tombé sur du lourd ; elle possède, qui plus est, non seulement un sublime sens de la répartie (quand Mason, après avoir conclu un accord avec elle, sert deux verres, elle lui balance qu'elle n'a pas pour habitude de boire dans plus d'un verre à la fois - pan dans ta tronche, au sens figuré, puis on passe au sens propre : quand Mason se plaît à penser qu'ils sont maintenant sur un pied d'égalité, elle te lui envoie une baffasse qui arracherait la tête à un clou) et elle garde surtout les pieds sur terre en toute occasion : elle sait embrasser Mason quand il le faut - quand il s'agit de faire plier sa garde - mais le petit sourire qui plane sur ses lèvres sitôt le geste accompli en dit plus long que n'importe quel discours ou serment d'amour : elle se permet un petit baiser pour mieux le baiser, ça se lit coquinement sur ses lèvres... (La tête de Mason quand il se rendra compte qu'il a été joué est un chef-d'oeuvre de colère rentrée).

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On pense que Mankiewicz va se contenter de ce suspense d'excellent thriller d'espionnage ou de ce jeu sur les rapports (pseudo)dominants / (pseudo)dominés (on pourrait aussi s'amuser à relever les multiples plans signifiants où deux personnages se retrouvent face à face : les deux debouts, l'un assis l'autre debout, ou les deux assis - même dans cette position d'ailleurs, Darrieux apparaît plus grande que Mason...) mais il parvient en plus à insuffler sur la fin une dose d'ironie qui fait la marque des très grands films (attention méga spoiler comme on dit) : non seulement ce sera une simple femme de ménage qui va finir par mettre à jour la trahison de Mason (toujours se méfier d'un plus petit que soi... et des femmes, décidément) mais la valeur, considérée par Mason et Darrieux, comme la plus importante de toutes, celle pour laquelle ils sont prêts à renier absolument tous leurs principes (honneur, patriotisme, amour....), l'argent eh oui, finit par se révéler... faux. Mason parviendra à en rire en découvrant toute l'absurdité de leur bassesse, la sienne et celle de Darrieux, et jettera cet argent (inutile) par la fenêtre lors d'une scène qui fait écho à celle où l'agent allemand déchire les documents secrets - sauf que ce dernier, rappelons-le, n'a po vraiment le sens de l'humour - là est d'ailleurs peut-être le plus grand fossé entre les deux nations... Magistral : cinq doigts, pas mieux.      

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