Antoine_DoinelAh c'est sûr que, vue l'époque, on pouvait attendre du sanguin Truffaut autre chose que Baisers volés. La seule allusion aux temps troublés de 68 réside dans le premier plan, qui cadre la Cinémathèque de Langlois fermée. A part ça, on aura droit à une petite fantaisie sentimentale sans réelle conséquence. Mais c'est aussi tout ce qui en fait son charme : c'est désuet comme pas permis, ça devait d'ailleurs déjà l'être au moment de sa sortie, c'est fleur bleue et émotif, c'est résolument contre son temps tout en en étant une sorte d'archétype, mais c'est aussi complètement moderne et engagé ; bref, c'est furieusement fashion tant ça n'obéit à aucune règle établie.

On retrouve notre Antoine Doinel à la sortie de l'armée, où il s'est engagé pour fuir une histoire d'amour ratée. Viré des rangs, il est contraint de trouver des petits boulots, et on va simplement suivre les mille et une aventures plus ou moins importantes de notre éternel enfant : en veilleur de nuit, en marchand de chaussures, en réparateur de télés, en détective privé, Doinel est toujours en porte-à-faux, toujours entre le burlesque, la poésie pure et le je-m'en-foutisme total. Encore une fois, Léaud est magistral, d'une originalité fascinante, jamais là où on l'attend dans ses expressions, dans sa légèreté, dans sa façon de dire les baisers_voles_1968_04_gphrases de Truffaut, même les plus anodines : c'est ça qui donne la sève du film, d'ailleurs, l'anodin, cette façon minutieuse et jolie comme tout d'utiliser le langage courant, les petites phrases de tous les jours, pour en réhausser la simple beauté, la douce mélancolie. Que Doinel se beurre une tartine (ça sert aussi à ça, le cinéma, apprendre à beurrer une tartine) ou qu'il se cache sous ses draps par timidité devant une belle femme (Delphine Seyrig, sublime beauté tout en naturel, l'anti-Romy Schneider), qu'il se livre à une filature à la con ou s'exalte dans sa description de la femme qu'il aime, on s'extasie devant cette façon d'utiliser le "presque rien" pour en faire du cinéma. Les plus beaux moments sont ceux où Truffaut regarde simplement ses acteurs s'amuser de ces dialogues à quat'sous, de ces petites situations drolatiques (Lonsdale qui veut qu'on enquête pour savoir pourquoi on le déteste, l'ancien amour qu'on croise dans la rue avec un enfant dans les bras), de ces simples situations de comédie sans conséquences.

Mais il est excellent aussi quand il tente le "grand cinéma", dans toutes ses dévotions à Hitchcock baisers_voles_1968_07_gnotamment, qui sont touchantes en diable : la filature d'une femme sur des notes et dans des cadres à la Vertigo, des clins d'oeil appuyés à Marnie, ou cette série d'accélérations de rythme, faites d'insert de gros plans sur des objets, ou de montage de plans d'une fraction de seconde quand un évènement se poduit : c'est là la grammaire hitchcockienne au premier degré, que Truffaut ne se gène surtout pas pour exposer avec une belle naïveté. Ces hommages n'enlèvent rien au style du gars, qu'on retrouve très souvent, dans ces plans d'ensemble montrant Doinel courir dans les rues de Paris par exemple, ou dans ces jolis travellings qui courent d'une pièce d'appartement à l'autre avec une grâce infinie. La légèreté faite cinéma, la futilité faite art, mais avec cette gravité cachée sous un masque de pudeur qui fait merveille : du Truffaut made in Truffaut, doux et poignant comme la vie.

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