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Quel bonheur... Je ressors les yeux mouillants de ce film hyper-touchant qui m'a cueilli comme un fruit mûr. J'avais a priori beaucoup de réserve là-dessus, me méfiant comme d'un serpent de la potacherie télévisuelle de Délépine et Kervern. Les deux gars m'ont opposé un brillant démenti, en faisant preuve d'une sensibilité et d'une profondeur que je n'attendais pas.

Le fait est que tout ce qui ressemble à du Groland pur et dur est complètement raté dans Mammuth ; écrivons tout de suite cete réserve avant de nous extasier. Les scènes de gags purs, qui convoquent une ribambelle de stars (Poelvoorde, Anegarn, Lanners, etc.) sont franchement en trop, pas vraiment drôles, en porte-à-faux complet avec la beauté du film. Personnages caricaturaux (Yolande Moreau en tête, dans ses pantoufles, qui sert un personnage déplaisant, et qui écope de scènes inutiles), insolence de collégien, misérable tentative de plaire "quand même" au public par un humour graveleux ou laborieusemnt décalé qui tombe à l'eau : le film aurait gagné à être purgé de ces restes de grolanderies anachroniques ici, à ne durer qu'une heure sans qu'on lui adjoigne ces gags poussifs.

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Mais pour tout le reste, c'est d'une sentimentalité qui force le respect. Mammuth, c'est tout simplement un éloge de l'impureté en milieu lisse. A la connerie ambiante, au bling-bling du monde, Depardieu oppose son personnage laid, gros, puant, prolo comme c'est pas possible, baleine échouée et inactive qui ne peut que gêner cette société glorieuse contemporaine. La voilà, la vraie anarchie, celle qu'on cherche en vain dans les discours politiques à la con : ce film place un inadapté dans un monde qui n'a pas les cases pour l'accueillir. Et ce sans jamais verser dans le remake des films italiens à la Affreux sales et méchants, en gardant toujours un regard très respectueux et presque amoureux sur ces cons magnifiques. Grande idée que d'avoir choisi Depardieu pour le rôle : il est magnifique en avachi dérisoire, corps en-dehors de toute mode, filmé qui plus est dans une image crasseuse qui ajoute encore à l'inconfort du film : oui, c'est laid, c'est terne, comme la vie ; mais comme le dit Moreau, "La vie est merdique, mais c'est pas une raison". Car Mammuth est aussi une ode à la vie, au bonheur, qui est à elle seule la plus belle insolence qu'on puisse faire au monde : merde aux points de retraite, aux euros, aux fiches de paye ; vive la simplicité des choses, la beauté d'une jeune fille, d'un souvenir d'enfance, la douceur de filer en moto le long d'une route de campagne. Ca peut paraître naïf, c'est juste d'une saine impolitesse dans un monde qui a fait du travail la seule valeur possible. Mammuth oppose à tout ça une inculture crasse, une obésité hors-norme, une naïveté totale, une crédulité poétique.

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Osons le dire : ce film est la plus belle attaque possible à la mentalité sarkozyste, au culte du succès et de l'intégration. Complètement inadapté, complètement "in-intégré", le personnage de Mammuth erre au milieu de la société (magnifiques plans où il est perdu au milieu d'une fête fashion, décidément pas à sa place) en la confrontant à sa limite : rien ne remplace un amour perdu, et on ne pourra jamais retirer à cet homme le souvenir de son passé. Quand Delépine et Kervern s'aventurent sur les petits sentiers de l'amour, ils sont bouleversants : les scènes avec Adjani, aux dialogues simples mais saillants ("Arrête de pleurer, bon Dieu, sois heureux maintenant, sans moi") ; celles avec Miss Ming, autre personnage magnifiquement en rupture, qui explose de complicité dans son duo avec Depardieu ; ou la scène finale avec Moreau, qui vous arrache le coeur. Le tout sans jamais perdre de vue la mise en scène, audacieuse, souvent abstraite, qui ose là aussi le mauvais goût ou le brouillage du regard pour mettre un poing définitif dans la face des conventions. Si les réalisateurs ne sont pas bons dans le gag, ils sont excellents dans le "rien", ces petits détails hilarants qui jalonnent le film : le bruit des chips dévorés par les collègues de Mammuth pour son départ en retraite, les petits borborygmes du personnage face aux nouveautés qu'il ne comprend pas (à l'interphone d'une société qui fait du "storyboard en 3d" alors qu'il cherche son ancien atelier, il grogne un "ah ? y a plus la... meule ?"), ces plans très courts qui s'arrêtent sur une simple tranche de vie (des ouvriers musulmans qui font leur prière au milieu des vignes)... Un film qui se termine par la phrase : "pars à la recherche de tes impuretés" ne peut que déclencher mon respect servile. Complètement conquis. (Gols 07/06/11)


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Un film qui charme en effet par son côté totalement anti-glamour avec un Depardieu immense de sobriété : il se contente le plus souvent de remuer sa masse de pachyderme d'un autre temps, de laisser échapper quelques grognements néanderthaliens, d'esquisser un simple geste (quand il compte les bagnoles qui passent devant chez lui... j'en ris encore), de lâcher quelques répliques qui font immédiatement mouche (il y a de vraies perles dans les dialogues : le "Bon ben je t'appelle pour dire que ça va", le tonitruant "Je veux mon papelard" qui résonne dans une église que Dieu semble avoir abandonné depuis longtemps ou encore, à l'interphone de cette société dont parle l'ami Gols, lorsque la secrétaire annonce que toutes les informations sont disponibles sur le site et que le Gégé balance son "Mais j'y suis sur le site !!!!") et franchement cela faisait bien longtemps qu'on ne l'avait point vu aussi royal de bout en bout... Delépine et Kervern excellent lorsqu'il s'agit d'illustrer les envolées grande-gueules et franchouillardes de son couple phare, envolées qui retombent mollement, comme une crêpe sur le sable (La Yolande, remontée comme pas deux avec sa grosse copine blonde, bien décidée à découper à la pelle la gonzesse qui a piqué le portable du Gégé... avant de se rendre compte qu'il sera impossible de la retrouver ; le Gégé qui part sur sa moto au cul de la voiture du patron qui a refusé d'employer Miss Ming, qui cogne sur la vitre comme un malade avant de balancer platement un "vous êtes méchant"...) et, en général sans vouloir paraphraser le commentaire ci-dessus, lorsqu'il s'agit de capter, en creux, toute la poésie et la tendresse désillusionnée qui émane de ce Mammuth au pied d'argile. Il est, à partir de là, d'autant plus dommage que les deux réalisateurs foirent la plupart des scènes qui se voulaient comiques sur le papier (simple bémol pour mon compère, gros dièse pour ma part): toutes les "guest stars" sont totalement en roue libre et leur petit numéro sonnent incroyablement creux ; mis à part, peut-être, la fin de la séquence où la tristesse de l'ami Bruno Lochet en VRP se fait contagieuse (la carcasse du Gégé, pris par les sanglots, qui remue à peine... Tout un art de jouer avec les muscles de son dos), on fait souvent la grimace devant ces petits sketches affreusement potaches ; même la neurasthénie de cette pauvre Miss Ming, qui se veut touchante par sa faiblesse, finit par être, à la longue, assez gonflante. Bref une bien belle idée originale avec de réels moments de grâce, un peu gâchée par la complaisance et l'absence totale de direction de certaines scènes-clés. (Shang 26/01/11)

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