1C'est un lecteur de ce blog qui a réalisé ce court-métrage, nous nous devions donc de le commenter comme il se doit. D'autant que voilà un film ma foi bien intrigant comme on les aime, un de ceux qui savent convoquer les fantômes et utiliser le pouvoir "invocateur" du cinéma avec beaucoup d'intelligence. Bardou s'attaque à trois thèmes qui semblent le questionner : la ville, la modernité, le cinéma, et le rapport entre iceux. Il réalise donc un film muet, qui, dans son grain, dans ses intertitres aux lettrages ouvragés, dans ses rayures et autres (faux) accidents de pellicule et de son, rappelle effectivement les premiers temps du cinéma. Au premier plan fixe (un intérieur bourgeois surgi du néant, vide et effrayant), c'est Murnau qui vient à l'esprit, et on commence à sentir où le bougre veut en venir : décrire le monde d'aujourd'hui comme s'il s'agissait d'un rêve fantômatique, d'un fantasme légèrement inquiétant, d'une réminiscence du passé, à travers la puissance de "résurrection" du cinéma. La ville (Paris, qui va être filmée à travers ses grands magasins, ses vitrines, ses rues, ses bâtiments haussmaniens) va devenir le lieu des fantômes, et ses habitants des spectres qui impressionnent plus ou moins la pellicule, filmés de loin, comme des tâches de plus en plus indistinctes au fur et à mesure que le film se raye et retourne au néant : vitrines démodées et pourtant contemporaines, bribes de façades à l'ancienne, êtres sans âge, tout est attaché au passé, alors qu'on sent bien que ce qu'on nous montre là est ancré dans le présent, et que seule la technique de filmage lui confère cette aura presque morbide. Bardou utilise pas mal de techniques des premiers temps, éprouvés par les pionniers comme Vertov, Muybridge ou 3Feuillade : l'image subliminale (on attrape même, ce me semble, l'affiche de A Bout de souffle dans l'emballement strident des images à la moitié du film); le "hiatus" des plans, qui, montés ensemble, finissent par créer une troisième idée inattendue ; le travelling naturel, c'est-à-dire qu'on pose sa caméra sur un véhicule en mouvement et on filme (ici, c'est le métro)... Autant de techniques qui rappellent, oui, le XIXème siècle, les premiers temps du cinéma autant que ceux (comme le rappelle le sieur dans sa présentation) des grands travaux de la ville et du capitalisme. Faire coller ainsi l'évolution des techniques de captation et celles de la construction du monde urbain moderne, tout en développant un esprit politique feutré, est la grande qualité de ce film halluciné, à cheval entre la rêverie sous influence (Baudelaire et ses paradis artificiels sont cités) et le documentaire. Bardou devrait bien s'entendre avec le Arnaud des Pallières de Disneyland mon vieux pays natal, m'est avis. Comme il lira sûrement ce modeste commentaire de son beau film, je l'engage à jeter un oeil là-dessus. En attendant, je remercie en ce lieu Mr Bardou de m'avoir fait passer ces 10 minutes précieuses.

Paris, capitale du XIXe siècle (version française) from Benjamin Bardou on Vimeo.