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Le cinéma roumain n'est po toujours le plus olé olé au niveau du divertissement et de la poilade. Mais est-ce vraiment important quand derrière des atours apparemment guère affriolants (Porumboiu, monsieur plan séquence) résident une vraie finesse et une aussi grinçante causticité ? On pourrait faire très court à propos de Policier, Adjectif puisque l'essentiel du film réside à suivre un flic effectuant une filature. C'est pas vraiment l'affaire du siècle : un gamin fume des joints, il a balancé son pote qui le fournit. A défaut de pouvoir remonter la filière, le flic devra procéder à l'arrestation de celui-ci : en Roumanie, c'est sept ans de tôle, ça rigole po. Cristi, c'est le nom signifiant de notre flic (chacun sa croix...), se pose forcément un cas de conscience : cela vaut-il bien la peine de flinguer la vie d'un petit jeune pour un pauvre petit pétard quand, aujourd'hui en Europe (il revient d'un trip à Prague), cette pratique s'est autant banalisée ? On suit cette ombre de flic dans son taff, sans trop savoir toujours où cela nous mène (lui non plus, justement), dans sa vie privée (c'est pas vraiment l'éclate non plus dans le foyer de ce jeune marié). Il tente de réunir un maximum d'infos sur l'entourage du gamin - histoire d'avoir une piste un peu plus conséquente - auprès de collègues qui ne brillent pas par leur motivation, rencontre le procureur pour tenter de le sensibiliser à l'affaire (en pure perte), avant que l'on assiste à la confrontation finale entre lui et son chef : c'est le gros morceau du film après 90 minutes qui traînent gentiment en longueur, un plan-séquence d'une vingtaine de minutes en caméra fixe (on peut fermer les yeux sur un ou deux plans en insert) ; le chef veut qu'il procède à l'arrestation du gamin, notre flic lui oppose son refus : une discussion pointilleuse où chaque mot à son importance, le chef cherchant à mettre en porte-à-faux notre flic, plein de bonne volonté à l'origine, en lui faisant la leçon à l'aide du dictionnaire. De la définition in extenso des mots "conscience" et "policier" en passant par "moral" et "loi", il s'agit d'une démonstration implacable pour remettre à sa place notre ami flic, qui doute on ne peut plus de l'intérêt de la chose : la loi appliquée à la lettre vs l'empathie humaniste. Qui tombe à l'eau ?

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Le film est construit intelligemment sur ce rythme d'une lenteur terrible (filatures et rapports s'enchaînent à la queue leu leu) jusqu'à ce final jouissif, véritable mécanique d'une efficacité indéniable. On suit au cours du récit ce policier pragmatique en diable (la discussion avec le type bedonnant qui veut jouer au tennis-ballon (po le niveau, po le niveau...), celle - drolatique - avec sa femme sur cette chanson aux métaphores à deux balles) qui, dès lors qu'il tente d'imposer un minimum de bon sens et de relativité dans son taff (sept ans pour un chtit pétard, à notre époque, diable...), se dresse face au mur pur et dur de la Justice : la Loi, c'est la Loi, bordel ! Porumboiu "se contente" de mettre subtilement en place son intrigue pour laisser au spectateur toute liberté d'interprétation, mettre chacun face à sa propre conscience... Oeuvre, nom, qui ne laisse pas indifférent, relative, et c'est tout à son honneur, expression.   (Shang - 19/11/10)

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Décidément, on commence 2011 sur une pointe d'harmonie, de douceur et d'amour, puisque me voilà moi aussi tout à fait d'accord avec mon camarade pour aimer ce film radical et exigent. Fascinant comment Porumboiu, avec rien, parvient à donner une grande profondeur à son film, jusqu'à traiter des problèmes philosophiques pointus : qu'est-ce que la loi ? qu'est-ce que la morale, personnelle et collective ? qu'est-ce que la désobéissance ? Tout ça avec une seule technique ou presque : le fameux plan-séquence qui semble être l'esthétique admise de toute une école roumaine récente. Dans un premier temps, cette technique est mise au service d'un rendu presque documentaire du film : pour rendre compte de l'ennui effarant du métier de policier, quoi de plus naturel que de filmer ces temps de vide dans la longueur, sans en exclure aucun creux ? Oui, le film est répétitif, long, lent, économe en évènements, parce que la vie de ce policier, et en particulier cette mission-là, sont répétitives, longues, lentes et sans évènements. Tavernier peut aller se rhabiller avec le réalisme de L-627 : la police roumaine n'a même pas le plaisir d'affronter des coups de théâtre comme la pénurie de crayon de papier ; ce pauvre flic ne fait qu'attendre, observer des allers et venues sans sens, ramasser des bouts de mégots douteux et rendre des rapports verbeux. On connait mieux comme glamour. Les deux tiers du film justifient donc cet emploi du plan-séquence par la morne durée des journées de ce contribuable banal. C'est vrai que, du coup, les scènes avec la femme, même si elles sont tout aussi radicales dans la forme et vides de sens, apportent une touche d'humour absurde bienvenue, et annoncent déjà la dernière scène : tout est question de définition, d'expression, de précision dans les mots. Le flic critique les paroles d'une chanson mièvre que sa femme passe en boucle, analyse le texte, raille l'imprécision et la poésie surrannée de la chose ; cette attention sur les mots va lui revenir à la gueule.

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Car, oui, cette dernière scène hallucinante, plan fixe de 20 minutes dans le bureau du chef, où on discute sens des mots, sens du devoir et importance de la conscience, résume tout le film. Une fois "l'action" effectuée (ces longues filatures ineptes), il importe de se confronter à la morale de la chose, avant de passer à son accomplissement (qui n'intéresse pas Porumboiu, il termine avant le climax du film). La séquence est à la fois drolatique, tendue, gênante, et absurde. La fatigue du flic et sa tension, la servilité de son collègue, le sadisme de son chef et sa colère, tout y est rendu par un seul plan d'ensemble, froid et fonctionnel, et par une façon unique de pousser le bouchon très loin dans le non-sens. La scène remplace allègrement une année de cours de philo, et brasse des tonnes de pensée en faisant mine d'être banale. On se rappelle l'autre radicalité roumaine récente, celle de 4 mois, 3 semaines, 2 jours, et on se dit que Porumboiu mériterait le même sort.   (Gols - 02/01/11)

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