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Après mon escapade récente vers les raretés du Kiyoshi, retour à ses fondamentaux, avec ce Cure désormais presque classique. A la revoyure, il est vrai que ce film est franchement remarquable. On y trouve l'essentiel du style Kurosawa, mais il mèle avec ce film-là plusieurs de ses veines, sans en sacrifier aucune, ce qui le rend particulièrement attachant : on aura donc droit, étroitement liés, à du fantastique, à de l'analyse psychologique, à du polar noir, à de la comédie, et finalement à une métaphysique hyper-vaste. C'est tout simplement au concept même de Mal que s'attaque le scénario, à travers cette intrigue qui commence comme un bon vieux polar trash : une série de meurtres rituels, sans lien entre eux visiblement, sauf que les coupables sont des gens tout à fait ordinaires, qui assassinent sans mobile, et découpent leurs victimes de la même façon. Peu à peu, on découvre que l'hypnose a à voir là-dedans, sous la forme d'un étrange personage amnésique, manipulateur et froid, qui semble mener tout ça. Le héros, flic habituel des films de Kuro (entendez déprimé et encore plus torve que les criminels), va se retrouver embringué dans un scénario qui flirte avec le surnaturel, la science, la psychanalyse... et la poésie.

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On croit au départ que le vrai sujet, c'est l'histoire du Japon, ou un truc comme ça, puisque Kurosawa met son point d'honneur à filmer une société urbaine, très hiérarchisée et apprivoisée, qui se laisse subitement déborder par un trop-plein de violence frustrée. Il y a de très belles idées dans les détails, comme ce type anonyme qui murmure tout seul dans sa barbe, au pressing, des imprécations contre le monde entier, mais on a un peu peur que le film soit un peu restreint. Et puis, lentement, Kuro écarte son sujet vers quelque chose de beaucoup plus universel : l'immortalité des pulsions de violence, le Mal éternel, et l'amnésie collective des crimes humains. Dans cette confrontation, qui reste toujours crédible en tant qu'intrigue policière, entre le flic et le meurtrier, il se dégage une étrange poésie morbide, à cheval entre le rire (Kuro et le burlesque, toute une histoire) et la terreur. Dialogues épurés, situations très fortes, le style navigue ainsi dans une sorte de faux rythme qui bluffe complètement. Le scénar ne cesse de nous surprendre, chaque nouvelle séquence nous menant exactement à l'endroit qu'on n'attendait pas (l'épouse qui se pend est un grand choc aussi bien visuellement que dans le déroulé de l'histoire). Le sujet est ample, et traité comme tel par Kuro : l'imagination se met au service d'une belle symbolique (les bâtiments déserts comme prolongation du monde intérieur des personnages, la ville filmée comme un piège, le cadre même de l'écran envisagé dans toutes ses possibilités de menace...)

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C'est bien sûr par la mise en scène, une nouvelle fois, que Kiyoshi épate le plus : ses séquences, longues, peu découpées, installent un rythme incroyablement malaisé, auquel on n'est pas habitués et qui du coup vous plonge dans une tension impalpable. Il sait parfaitement gérer la montée de la peur, en allant complètement à l'encontre de ses collègues du genre : tranquille, en plan séquence, souvent en arrière-plan, le climax de la scène (le meurtre) prend place dans un déroulé presque nonchalant, un peu comme si la caméra avait capté l'horreur par hasard : la scène magnifique du meurtre du flic, par exemple, filmée en plan très large, tranquillement, sans brutalité, comme un geste routinier ; ou la dernière séquence, extraordinaire, où on ne montre même pas le meurtre, où on ne fait que l'annoncer par l'éclair fugitif d'un couteau ou le très léger changement de démarche de la comédienne. Kuro fait surgir la peur comme si elle faisait partie intégrante du monde depuis longtemps (ces mouvements de caméra la captent au passage, banalement), et si on excepte quelques tics encore un peu trop voyants (les ambiances humides et sombres, les bruits bizarres, voilà une panoplie de film d'horreur dont Kuro a du mal encore à se débarrasser), la rigueur de la réalisation est impressionnante. Gloire à Kuro de chercher à nous faire peur par d'autres moyens, puis d'élargir le champ sémantique très restreint du genre pour parvenir à parler de choses immenses, philosphiques, avec une telle pertinence.

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