1Franchement, ça faisait bien longtemps que je n'avais vu un truc aussi barré. Et, par le même occasion, j'ajouterais que ça faisait bien longtemps que je n'avais pas vu un film expérimental aussi réussi, et que ça faisait bien longtemps que je n'avais pas vu une comédie française aussi drôle. Vous aurez compris que j'ai beaucoup aimé ce moyen-métrage de Dupieux (42 mn), qui vient me démentir sur un point : je pensais que Dupieux avait réussi Steak un peu par erreur, qu'il était devenu un cinéaste expérimental "par défaut" ; ce film réalisé 6 ans avant, prouve le contraire. Dupieux est un vrai fêlé, mais un fêlé à la Gondry, sincère, naïf, jamais poseur.

Nonfilm, c'est La Nuit américaine avec 3,20 euros. On assiste au non-tournage d'un non-film, joué ou pas par des non-acteurs, en l'absence de scénario. Voilà pour la trame. Le numéro d'équilibriste est génial et assez schyzophrène : on ne sait jamais si on est dans le film, dans le film en train de se faire, dans celui qui ne se fait pas, ou dans la réalité (ça, c'est plus rare, la réalité chez Dupieux étant encore plus fantasmée que la fiction). Un technicien du film peut soudainement être rattrappé par un "coupez" sonore qui nous Saindique qu'il était en train de tourner une scène ; une dispute entre deux acteurs s'avère faire partie de la fiction ; les atermoiements même du réalisateur font partie de l'intrigue (ou pas...) La mise en abîme est totale, elle repose même sur plein de niveaux : un film dans un film dans un film, etc. Ca donne quelques scènes vertigineuses, notamment la première, à la lisière du fantastique, totalement paranoïaque : un homme se réveille dans une voiture, sort de celle-ci, une caméra le suit, il se rend compte alors qu'il est filmé, qu'il fait partie d'une fiction ; sortant du cadre, il est rattrapé par l'équipe, qui l'assomme et le réinstalle dans la voiture ; la même scène se redéroule alors, d'un autre point de vue, dessinant ainsi une sorte de fatalité éternelle, d'enfermement dément à l'intérieur de la fiction. Le cinéma ne cesse de rattraper ainsi ce semblant de "réalité" : quand, sur un geste maladroit, le réalisateur trucide son équipe technique, le film continue sans technique, puis sans décor, puis sans scénario, sans acteur, sans caméra, sans plus personne... A partir de quel moment un film devient-il un "non-film" ? Qu'est-ce que le cinéma ? Sous ses dehors potaches de home-made movie fait par une bande de potes, sous ses airs de comédie foutraque (excellents dialogues, humour "à vide" qui fera la réussite de Steak, 40 idées hilarantes à la minute), ce machin improbable pose de vraies questions sur le sens de l'art, la métaphysique, la place de l'homme au sein du cadre/univers.

Sans_titreFormellement, c'est encore plus n'importe quoi : tout le film est capté en vidéo, caméra à l'épaule tenue visiblement par un nain, uniquement des contre-plongées saccadées qui la plupart du temps décadrent complètement le sujet, se cognent aux personnages ou aux décors, filment complètement à côté du motif principal. Ca pourrait être de la pure frime ; ça s'avère être une très bonne formule pour rester dans ce cadre amateur, faussement foutraque. On est du coup profondément immergé dans l'action, mais comme si on la voyait d'un endroit illogique, étrange, à 1 mètre du sol. Ca donne une sorte de vrille supplémentaire à la réalité, et ça finit de plonger ce film dans une hallucination étrange. Toujours profondément sincère, Dupieux nous donne sa vision hantée du cinéma, et livre un petit bijou d'absurdité, de démence, et d'insolence.