265504_332308Les saisons franches inspirent beaucoup plus le gars Rohmer que celles intermédiaires : ce Conte d'Hiver peut fièrement prendre place aux cotés du Conte d'Eté, il est tout aussi charmant et nostalgique. Dans celui-ci comme dans l'autre (et d'ailleurs dans l'intégralité des films de Rohmer, en gros), il est question d'amours perdues, de ballet sentimental et de petits coups du destin. Dans une superbe introduction, rythmée à la perfection, naïve comme un souvenir d'enfance, on nous présente Félicie et son amour d'été Charles : diapositives idylliques où, ô stupeur, on aperçoit même un corps nu, ce qui chez le bon Eric s'apparente à une révolution. Au bout de ces quelques secondes de bonheur, le drame se noue, mais un de ces drames dont Rohmer a le secret, futile en même temps que poignant : en laissant son adresse à cet homme, Félicie commet un lapsus ; le plan suivant nous montre un intertitre terrible : "5 ans plus tard"... Dès lors, tout le film, et toute la vie sentimentale de Félicie, vont se résumer à une seule chose : retrouver cet homme, atteindre enfin l'amour complet. En attendant, la jeune donzelle navigue d'hommes en hommes, entre un intello un peu vain et un patron de salon de coiffure un peu fade, entre Paris et Nevers (aaargh). 

265504_332316Mine de rien, le film instille doucement une sorte de suspense qui en fait toute la saveur : Félicie arrivera-t-elle à retrouver cet homme, le seul dont elle rêve vraiment ? Le hasard lui permettra-t-il cette deuxième chance ? Et surtout : n'idéalise-t-elle pas un peu trop les souvenirs de cet amant éphémère ? Le film va-t-il se laisser aller vers un versant sombre (elle ne le retrouve pas, ou il est marié, ou il est inintéressant) ou vers un versant lumineux (retrouvailles et joie) ? Pour "habiter" l'attente, Rohmer écrit la plus jolie des chorégraphies sentimentales, entre tragédie intime (Shakespeare est nommé non seulement dans le titre, mais aussi dans la trame même, et on voit un extrait de la pièce, d'ailleurs magnifiquement dirigée) et comédie quasi-adolescente (les atermoiements de Félicie, sa valse hésitation entre les deux hommes, et entre les lieux). Les acteurs sont parfaits, les dialogues fins et enlevés, la mise en scène simple et débarrassée des quelques lourdeurs qui handicapent parfois les films de Rohmer. A l'image de cette scène d'ouverture éclatante de santé, Rohmer semble avoir décidé, avec cette saison froide, de réaliser son film le plus "jeune". Surtout, il invente un personnage qui sort de l'intellectualisme un peu savant de nombre des créations rohmeriennes : Félicie est une jeune fille légère, qui revendique sa légèreté, qui refuse même d'être une intello, et qui du coup traverse le film comme un 265504_332328tourbillon de fraîcheur. Belle séquence, par exemple, où elle est empêchée de dire la vérité à son amant (elle veut le quitter pour un autre) par la présence d'un couple d'intellos prétentieux qui lui coupent la parole : quand le raffinement intellectuel est un frein à l'expression sincère des sentiments. En tout cas, Félicie aborde la culture de façon très concrète, en la faisant inter-agir avec ses sentiments et ses actes : le pari de Pascal, les théories platoniciennes sur la réincarnation, et même la foi religieuse (très présente au final dans ce film qui est aussi une quête de la grâce, une tentative de renouer avec une vie idyllique antérieure, et peut-être une recherche du Paradis originel) deviennent des faits, trouvent une illustration précise à l'écran. Conte d'Hiver est attachant comme tout, une de ces petites choses modestes qui s'accrochent à votre coeur tout doucement, et vous tiennent chaud pour l'hiver, d'où son titre.

L'odyssée rhomérique est