vlcsnap_2010_11_19_23h48m34s236Ma foi, j'avoue la même impression avec Days of Heaven qu'avec les autres films de Malick : je reconnais le talent, j'applaudis à la mise en scène et à la direction d'acteurs, je m'incline devant la maîtrise et la force du regard, mais je reste un peu à l'écart de ce cinéma un peu trop grandiloquent, qui affirme un peu trop fort son génie, et qui me laisse, donc, sur le banc des supporters. Que du bel et bon, là dedans, on est bien d'accord : Malick se pique de re-dresser un état primitif du monde, à travers quelques personnages perdus dans l'immensité de l'Amérique rurale du début du XXème. Bill, sa copine Abby et sa soeur travaillent dans les champs de blé du Texas, pour un riche, jeune et beau propriétaire atteint d'une maladie incurable. Quand celui-ci s'entiche d'Abby (dont il ignore qu'elle est l'amoureuse de Bill), le prolo entrevoit la possibilité de s'enrichir facilement, comptant sur la mort rapide du gars. Mais cette attitude ambigüe va développer des rapports troubles entre cette poignée d'individus, où rapports de classes, émois amoureux et domination sexuelle vont mener à la tragédie. Entre roman à l'eau de rose et éléments bibliques (de la Genèse aux sept plaies d'Egypte), il s'en passe de sombres sous le soleil texan.

vlcsnap_2010_11_19_20h23m11s151Peu importe d'ailleurs ce scénario, que Malick ne cherche pas à rendre plus original que ça. Ce qui compte, c'est la mise en scène, cette façon splendide de regarder l'Amérique profonde comme une sorte d'Eden perdu : les animaux, très nombreux, les paysages, filmés dans toutes leurs couleurs mais aussi dans tout leur vide, les rapports des hommes avec eux, tout concourt à redessiner un Paradis ancestral. La photo superbe de Nestor Almendros en rajoute encore une couche dans la splendeur visuelle de ce film, qui se rapproche parfois des tableaux de campagne d'Edward Hopper, quitte à livrer des plans "illogiques" : un bureau dressé en plein champ, une maison qui surgit de rien, des faux raccords à gogo, peu importe du moment que la cadre est beau, que la vision est parfaite. La plupart des plans, une fois passée l'intro, se résume au jaune des blés sous le bleu du ciel (on dirait du Rothko, ou du John Ford), avec ça et là quelques humains au travail. Les sentiments peuvent tranquillement s'exacerber dans un pareil milieu. En plus de cet art incroyable du cadre juste, Malick utilise un rythme de montage très étrange, qui peut parfois donner lieu à des ellipses vertigineuses pour, la seconde d'après, s'attarder longuement sur une expression de visage, par exemple. Certaines informations capitales pour la trame sont transmises en un seul plan très court, et d'autres (affiner un sentiment, faire vlcsnap_2010_11_19_23h43m03s4monter une atmosphère) prennent toute une séquence. En tout cas, on sent que tout est extrêmement pesé,calculé, dans la mise en scène,... et c'est bien un peu là que le bât blesse. Parce que, malgré le romantisme prenant qui émane de cette histoire (les acteurs, Richard Gere, Sam Shepard, Brooke Adams, sont beaux comme des enfants), on reste à côté, comme devant une peinture magnifique et trop savante. L'émotion a du mal à passer dans un contexte si sophistiqué. On admire, mais on reste loin de la chose, en simple spectateur. Il n'en reste pas moins qu'il est nécessaire de voir cette pastorale américaine, c'est du travail d'orfèvre.