Inception confirme ce que je pensais déjà de Nolan : grand scénariste, piètre metteur en scène. Pourtant, ce nouvel opus le fait nettement monter dans mon estime. Après l'inattendu Dark Knight, ce film met la barre un peu plus haut à tous points de vue, et même au poste de metteur en scène, Nolan fait ses preuves.

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Il faut dire qu'il y a de la place pour la virtuosité là-dedans, et donc aussi pour le casse-gueule : le film s'attaque aux rêves, tentant d'en retrouver la texture, la chronologie déviante, l'étrangeté. Si dans la première demi-heure, on soupire devant le manque d'imagination (une ville qui se retourne sur elle-même, effet raté qui semble n'être là que pour justifier le chèque), si on se dit qu'on a visiblement confié un fort beau sujet à un piètre inventeur, on est forcé d'admettre que, par la suite, on est bluffé. Dès que Nolan pénètre vraiment dans sa trame (la manipulation des rêves par un groupe d'espions), on est impressionné par la tenue de la chose. Pendant plus de deux heures, le gars superpose les strates de rêves, donc les trames parallèles, sans jamais nous égarer. Il traite les différents "temps" de ses rêves avec une maestria impressionnante : une camionnette qui tombe d'un pont, avec à l'intérieur des gens qui rêvent d'un hôtel libéré des lois de la pesanteur, avec à l'intérieur des gens qui rêvent d'un hôpital perdu dans les neige, avec à l'intérieur des gens qui rêvent d'un amour perdu, etc..., tout ça filmé en parallèle, dans une façon d'étirer le temps qui force le respect. Certes, l'esthétique est sur-balisée (ces bleus métalliques, ces marrons bourgeois, qui sont devenus les deux couleurs sine qua non du cinéma ricain bourgeois), certes le film se perd parfois dans la répétition ou la longueur, certes le rythme est parfois un peu hâché ; mais on reste scotché devant la complexité formelle de la chose, et devant l'effort que met Nolan à affronter les difficultés de mise en scène.

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Surtout, et c'est le plus beau, au milieu du grand barnum formel, le film parvient à parler de choses très intimes. C'est la trame sentimentale (portée d'ailleurs par une excellente Marion Cotillard, c'est assez rare pour le signaler), piste la plus intéressante du film. Toute cette complexité formelle ne se réduit finalement qu'à une chose : apercevoir le visage de deux enfants qu'on a abandonnés. C'est le thème de "l'image manquante", genre à lui seul dans le cinéma, et qui est ici traité avec beaucoup d'intelligence. Pour parvenir à un regard de ses enfants, Di Caprio devra en passer par une profonde psychanalyse, transformée ici en film d'action spectaculaire, s'enfoncer au plus profond de son subconscient, se libérer de l'ombre d'un amour enfui. Déchirante scène où il accepte de découvrir que le souvenir de son amoureuse n'est qu'une pâle copie de l'original, et que le monde qu'il s'est créé autour d'elle n'est qu'un leurre. Le film creuse le concept classique de réalité/fiction avec une belle intelligence et un sens du spectacle jamais démenti. Au détour de quelques scènes, de quelques dialogues, on sent qu'Inception est un hommage au cinéma, à son pouvoir de fascination ; tout comme les rêves, qu'on confond pendant quelques minutes avec la réalité, le cinéma est cet endroit étrange où on se laisse emporter par une histoire qu'on sait fausse mais dont on accepte les règles d'hypnose. On sait qu'on rêve quand on ne se souvient pas de comment on est arrivé dans cet endroit, quand on y est sans se rappeler le début de la scène, dit en substance Di Caprio ; tout comme un plan de cinéma, pense-t-on immédiatement. Nolan confond rêve et cinéma, dans une sorte de retour énamouré au grand cinoche d'évasion hollywoodien ; mais il y adjoint en plus une sentimentalité très contemporaine, et des effets spéciaux originaux et parfaits. Cet amour immodéré pour "l'ici et maintenant" fait toute la beauté d'Inception, grand film virtuose, spectaculaire, profond et souvent bouleversant. (Gols 04/08/10)

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"J'ai besoin de toi pour vivre. C'est une question d'équilibre. Quand t'es partie, ça m'a coupé les ailes. Depuis le plancher m'appelle..." Fallait du culot pour baser un gros blockbuster américain sur une chanson de Francis Cabrel, mais au vaillant Christopher Nolan rien n'est impossible. Oui, le cinéma n'est qu'un leurre, l'interprétation des rêves peut servir de base à la psychanalyse, rien de bien original à cela si ce n'est l'emballage "en poupées russes" avec des effets spéciaux qui feraient rougir n'importe quelle petite matriochka en bois. On n'hésite entre le "tout ça pour ça" (un homme d'affaires capable de trouver sa propre voie, un homme amoureux capable de revenir sur terre) et la volonté d'un Nolan de ne pas prendre totalement ses spectateurs pour des jambons (tu t'endors deux minutes pendant le film, t'es mort... ou alors, tu "rentres" réellement dans le film et là, débrouille-toi avec tes fantasmes, je t'expliquerai po la trame). C'est d'ailleurs bien ce qui a failli m'arriver - dormir - pendant ces interminables séquences de poudreuse durant lesquelles Nolan, cherchant sûrement à dynamiter l'action à l'infini, balance de la poudre aux yeux. Bon, sincèrement, il y a une évidente maestria scénaristique à nous faire zapper en un clin d'oeil d'un rêve à l'autre, mais comme me disait l'autre soir l'ami Basti** (qui cherchait, gentiment, à ne point trop m'en dire avant que je visionne Inception), il y a dans Passage pour Marseille, avec ce flash-back dans le flash back du flash-back, un petit côté précurseur et artisanal un poil plus touchant et osé. D'autant que, de mon point de vue, contrairement à l'ami Gols - intéressante analyse, c'est po le problème - au niveau de l'émotion, c'est quand même loin d'être l'extase. A force de vouloir brouiller les pistes, le couple DiCaprio/Cotillard reste totalement fantoche : de leur amour passé, on ne saura ainsi finalement que dalle ; il ne nous reste qu'à nous raccrocher à la mine complètement dépitée de ce pauvre Léonard qui porte résolument la poisse à ses partenaires féminins. Inception n'est point une totale deception (c'était trop facile de toute façon), juste une machine (à rêves... - pour le jeu de mot, alors) joliment huilée qui n'a de labyrinthique que le scénar et le montage. Au niveau de l'émotion et de la psychologie, cela reste aussi lisse et superficiel qu'une basique petite valise Samsonite. (Shang 19/11/10)

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