Juste avant la Nuit de Claude Chabrol - 1971
Chabrol semble avoir relu son petit Dostoïevski illustré avant de s'atteler à ce film, et nous propose une variation attachante sur la culpabilité et le besoin d'être puni pour ses actes. Dans le rôle de notre Raskolnikov national, Michel Bouquet, idéal pour endosser ce personnage obscur et "banal" de petit bourgeois torturé par le remords : lors d'un jeu érotique assez trouble, il a étranglé sa maîtresse, qui se trouve être également la femme de son meilleur ami (François Perrier). Alors même que l'enquête piétine, que rien ne rattache cette affaire à ce petit citoyen au-dessus de tout soupçon, et que même ceux qui sont au courant de son acte essayent de le convaincre de se taire, lui est irrémédiablement attiré vers la dénonciation, l'humiliation, et la punition. C'est sur les personnages que repose toute cette histoire : le bestiaire habituel de Chabrol, bourgeois dissimulant leurs turpitudes sous le clinquant des intérieurs dorés, nanti dont l'apparent bonheur sans histoire cache des tortures judéo-chrétiennes insupportables. Les acteurs sont irréprochables : Perrier en homme triste et
désabusé, assommé par la mort de sa femme, n'éprouvant plus aucun sentiment pour rien ; Audran, vraiment superbe en épouse aimante et normée qui cherche à tout prix à sauver les apparences et son mari ; Bouquet en petit mec sans envergure confronté à lui-même, et dont chaque scène est une surprise.
Pour cette fois, l'humour est mis de côté au profit d'un ton très grave, parfois à la limite du tragique dans les dialogues et la froideur de la chose : cadres hanekiens sur les décors et les ambiances de bonheur conjugal (la cérémonie de Noël filmée comme un cauchemar domestique), gros plans hystériques lors des moments plus tendus (la première scène, celle du meurtre, assez bluffante). La photo cradingue typique des années 70, la musique entêtante, la façon de filmer la nature comme une menace (splendide plan-séquence nocturne où les personnages sont quasiment effacés par l'envahissement de l'obscurité), tout participe d'une vision du monde terrifiée, où les intérieurs bourgeois sont tout aussi effrayants que la mer battue par les
vents. L'âme tourmentée de Bouquet ne peut que s'épanouir dans une telle atmosphère, et le scénario touche juste quand il s'agit de cerner un état d'esprit, un personnage, un caractère : psychologiquement correct, d'une profondeur intérieure inattendue de la part de Chabrol, Juste avant la Nuit est un beau film intelligent et parfaitement maîtrisé.
Commentaires sur Juste avant la Nuit de Claude Chabrol - 1971
- BravoMerci, Mariaque, jolie écriture et fine analyse. Je ne suis pas d'accord avec vous que sur Perrier, que j'ai trouvé pour ma part excellent par son côté figé, inexpressif, qui le rend paradoxalement touchant. sa scène nocturne avec Bouquet, où il lui suggère de ne pas se dénoncer à la police, alors que c'est sa propre femme qui a été assassinée, est vraiment très joliment jouée, à mon avis. A part cette réserve, respect total pour votre texte, bien meilleur que mon petit message vite troussé, cela dit sans aucune fausse modestie.

- BaliseGrave d'accord sur les derniers Chabrol, assez catastrophiques, et aussi sur une palanquée de ses plus anciens films. Pour tout dire, il a rarement fait du bon, à mon avis. Mais ce film-là, oui, est vraiment pas mal, et je t'incite à te le procurer : ça permet de vérifier que quand il s'y met vraiment, il est un vrai bon cinéaste d'acteurs et d'atmosphères.















Pourtant, loin d'être négligé, malgré le choix que fit son producteur parmi trois livres que Chabrol disait pouvoir adapter vite fait, sa cohérence et sa place exclusive dans la filmo du binoclard fourchettu nous apparaissent indéniable, faisant se croiser nombre de thèmes du grigou autant que s'imposant plastiquement dans son époque (nous ne sommes parfois pas si loin des vertiges graphiques d'un Argento !).
Bourgeoisie apathiquement condescendante d'une main, culpabilité toute jésuitique (pire encore que Paul dans Le Beau Serge) portée même jusqu'au sommet de l'austère volupté de la contrition d'une autre, Chabrol propose au travers du chemin de croix de ce publicitaire rongé par sa « faute » une intéressante plongée cauchemardesque dans les affres de l'irresponsabilité hébétée d'une certaine classe ne s'interrogeant plus guère (seul Bouquet questionne encore son statut de bourgeois par le biais de son rapport à l'architecture et au design, grosses préoccupations 70's), assoupie qu'elle est dans son confort (voyez la villa, aussi !), son rythme autocentré, ses responsabilités et sa désincarnation (le meurtre inaugural, très giallo, dépersonnalise et théorise très vite sa dévêtue victime, la réduisant à un seul mécanisme, un rouage, une amorce dans le cheminement moral de son assassin).
Découpé avec un talent inouï (voir l'enterrement de Laura, les mouvements de caméra* dans la maison Tellier (aussi étourdissant que dans Les Biches mais aussi que dans les meilleurs Bava et Dario A.) ainsi que l'usage, déjà, des « hiatus »**, ces plans de coupe servant à annoncer (au spectateur seul !) presque inconsciemment un dérèglement ou intensifier un malaise (ici des plans de coupes sur les mains, souvent)) et mené avec une rare intelligence mâtiné de fétichisme (tout hitchcockien ?), tiré inéluctablement vers une issue dramatiquement feutrée, tout en soie et gouttes pour dormir, le titre ne pêche que par de petits détails (un François Perrier très peu convaincant, une malheureuse post-synchro d'Anna Douking par la bien trop identifiable Denise Grey) résolument négligeables à la lumière du crédit général.
(note intégrale, ici:
http://eightdayzaweek.blogspot.com/2009/10/quel-film-avons-nous-vu-ce-jour_21.html)