22 octobre 2010

Close-Up (Nema-ye Nazdik) d'Abbas Kiarostami - 1990

untitledFinalement, toute l'oeuvre de Kiarostami semble bien être un simple hommage au cinéma. Qu'ils soient une déclaration d'amour à l'enregistrement primal (Five), une ode à la réalité (Et la Vie continue), ou un moyen de la transcender (Le Goût de la Cerise), ses films ont toujours quelque chose à voir avec un discours sur le film en train de se faire. Et au sommet de cette théorie, Close-Up, véritable hurlement de passion envers la force du 7ème art.

C'est une histoire vraie : un homme se fait passer pour le réalisateur Mohsen Makhmalbaf et investit pendant quelques jours la maison d'une famille bourgeoise qui rêve de cinéma. Bientôclose_upt découvert, l'escroc va passer en procès : Kiarostami est là pour le filmer, l'interroger et se questionner sur la fascination qu'exerce le cinéma sur les gens. Mine de rien, cette historiette sans conséquence revient à la source-même du principe cinématographique : un homme qui raconte une histoire, d'autres qui veulent bien y croire, et c'est parti. La mise en scène du film est totalement à l'unisson de ce retour aux sources : simple et complexe à la fois, elle alterne les fameux close-up (en vidéo ?) pendant les scènes de procès et les plans larges lors de reconstitutions des faits avec les protagonistes. Il y aura même, sublime final d'une sensibilité ravageuse, une scène de caméra cachée, où le petit escroc va rencontrer le vrai Makhmalbaf et se rendre chez les gens qu'il a grugés. Une fois encore, la frontière entre réalité et fiction devient très poreuse, tout comme cette histoire elle-même : tout le monde semble être au courant qu'on est 191167291_88b0855fd2en train de se raconter des histoires, mais tout le monde joue le jeu avec sincérité. Le témoignage de ce petit mec fasciné par le monde du cinéma est vibrant d'intelligence : il voudrait "en être", entrer dans ce monde d'art qui lui est fermé, pour pouvoir exprimer sa souffrance et sa sensibilité ; le fait d'avoir été pris pendant quelques jours pour un réalisateur lui a donné confiance, l'a fait entrer dans cet univers. C'est très juste, et très beau, de voir ces petites gens obligées de se confronter avec leur vision de l'art. Ca en dit en plus beaucoup sur le cinéma iranien en particulier, sur son rapport avec la réalité, avec la rue, avec la vraie vie des vrais gens. Kiarostami écrit dans l'urgence un vibrant et humble hommage à son métier, et s'incline respectueusement devant ce public ordinaire : une entrée indispensable sur ses films plus complexes. (Gols 07/12/08)


Mieux traquer le mensonge, aller jusqu'à le remettre en scène pour être au plus près de la vérité, c'est forcément terriblement malin surtout quand c'est le gars Kiarostami aux manettes. Ce penaud Mr Sabzian a qui plus est vraiment la tête de l'emploi, maigrelet petit homme fantomatique qui se met en scène en metteur en scène (point de répétition ici les gars, juste un effet stylistique super original pour traduire ces effets de miroir sans fin) pour qu'on le remarque enfin, fasse attention à lui. On assiste à une "histoire de cinéma" dans tous les sens des termes : le personnage principal avouant s'être vraiment senti exister après la vision du Cycliste de Mohsen Makhmalbaf, et c'est en cherchant à se faire passer pour lui qu'il peut enfin se faire respecter (mignonnette et attendrissante séquence lors du procès quand il raconte l'influence qu'il pouvait enfin avoir sur les autres : ainsi sa volonté de couper des arbres pour que l'on voit mieux la maison quand il la filmerait). Magique et extraordinaire séquence finale, avec en prime cette émotion qui étreint ce pauvre Sabzian comme un gamin qui se rendrait soudainement compte de sa mauvaise plaisanterie... Bon plan, clair. (Shang 22/10/10

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Posté par Shangols à 12:18 - - Commentaires [4] - Permalien [#]



Commentaires sur Close-Up (Nema-ye Nazdik) d'Abbas Kiarostami - 1990

    L'autre c'est moi

    (Impossible de résister à la tentation de réagir avec un commentaire, il va falloir voir un psy)

    Dans le documentaire dédié à Kiarostami, série 'Cinéma de notre temps' (Bazin/Labarthe), Abbas révèle qu'il était à trois jours de commencer à tourner un film, autour de l'argent et les enfants, lorsqu'il a lu dans un journal l'histoire de Sabzian. Ce fait divers le séduit à tel point qu'il a laissé tout tomber et s'est aventuré avec toute son équipe à suivre le déroulement du procès Sabzian/Makhmalbaf. C'est après cela qu'il fait les reconstructions avec les personnes impliquées et dans les lieux précis. Il dit que c'est le seul film qu'il peut regarder sans se sentir l'auteur, puisqu'il n'a fait qu'être spectateur d'une histoire qui existait déjà.
    Je ne pense pas que l'oeuvre de Abbas soit un hommage au cinéma, je crois que c'est avant tout un questionnement radicale sur ce qu'est le cinéma, sur sa place, ses possibilités, ses conséquences. Il ne loue pas le cinéma, il pose des questions (graves) à son sujet, et il le fait dans un temps où le regard est trop enfermé dans la bulle des images qui défilent sans arrêt, au point de négliger le réel. Justement, à mon avis toute son oeuvre tourne autour de ce mot, regard.
    Permettez-moi de citer cet extrait d'un livre de Jean-Luc Nancy, AK L'évidence du film:
    "Kiarostami mobilise le regard: il l'appelle et il l'anime, il le met en vigilance. Ce cinéma est là, d'abord et fondamentalement pour ouvrir les yeux. Il ne s'agit pas de la fascination de l'image: il s'agit de l'image en tant qu'elle ouvre sur le réel et en tant qu'elle seule ouvre sur lui. La réalité de l'image est l'accès au réel même. L'évidence du cinéma est celle de l'existence d'un regard à travers lequel un monde en mouvement sur lui-même, sans ciel ou sans enveloppe, sans lieu fixe d'amarrage ou de suspension, un monde secoué de tremblements et traversé de vents peut se redonner son propre réel, et la vérité de son énigme (qui n'est certes pas sa solution). C'est en quoi le cinéma de Kiarostami est une méditation métaphysique. Mais cela ne signifie pas: un cinéma traitant de thèmes métaphysiques (au sens où le fait, par exemple, le Bergman du Septième Sceau); cela signifie: une métaphysique cinématographique, le cinéma comme lieu de la méditation.")

    Posté par Fayçal, 07 décembre 2008 à 20:58 | | Répondre
  • je maintiens

    Tout ce que vous dites est sûrement vrai, Fayçal, mais je maintiens ma lecture : je crois que le film est aussi une déclaration d'amour au cinéma, dans ce qu'il a de plus populaire, dans son importance sociale. La famille "prise en otage" par Sabzian est d'une belle ambiguité : ils savent plus ou moins qu'ils ont affaire à un imposteur, mais ils veulent y croire, par fascination pour le cinéma. De même, Sabzian veut se croire cinéaste pour quelques heures, et de fait y arrive : il parvient à exprimer ses douleurs par le biais du cinéma, en s'en accaparant les codes et les postures. C'est très beau : un film se crée, mais sans acteurs, sans caméra, sans réalisateur... ce qui ramène au sublime Ten de Kiarostami, qui est aussi une tentative dans ce sens. Ca me rappelle aussi une phrase de Henry Miller, qui dit, en gros, qu'il n'y a pas besoin d'écrire des livres pour être écrivain : il suffit de savoir qu'on pourrait les écrire, et posséder un univers en soi.
    Je ne vois pas de critique de l'image dans Close-Up, plutôt une reconnaissance de son pouvoir magique extraordinaire.
    Vous êtes en passe de devenir le troisième rédacteur de ce blog, camarade Fayçal. Vos commentaires sont toujours parfaits, comme vos lectures !

    Posté par Gols, 07 décembre 2008 à 23:46 | | Répondre
  • Oui, je sais Gols et croyez-moi, cela me gêne un peu de trop intervenir, je crois que désormais je vais prendre des vacances et me limiter à lire.

    Sinon, dire que je n'ai à aucun moment de mon commentaire nié ou mis en doute votre lecture. La seule précision a été de dire que l'oeuvre de Kiarostami n'est pas "un simple hommage au cinéma" , comme vous dites en début d'article. Je parle de l'oeuvre, et non pas du film (votre lecture est parfaite, dans ce sens).
    Pas non plus parlé de critique de l'image. Mes propos abordent le lien regard-cinéma-réalité, et si fascination il y a dans l'image chez K, c'est lorsqu'elle s'ouvre sur le réel. Un regard sur ce que échappe à la mise-en-scène.
    Voilà un peu, et merci pour votre sage réponse.

    Posté par Fayçal, 08 décembre 2008 à 00:11 | | Répondre
  • Je vous interdis de vous taire, ami Fayçal : ce que vous écrivez est toujours bienvenu, et ça fait bien plaisir d'avoir du répondant.

    Posté par Gols, 10 décembre 2008 à 11:06 | | Répondre
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