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Il y a du lourd dans White Material : Claire Denis à la réalisation, Marie N'Diaye au scénar, les Tindersticks à la musique, et une sorte de compil de l'acteur denisien devant la caméra, de Christophe Lambert à Isaach de Bankolé, de Michel Subor à Nicolas Duvauchelle, plus la Huppert pour couronner le tout. Difficile de rater les choses avec un tel casting : et effectivement, c'est un très beau travail d'atmosphère et de personnages que nous offre Denis, avec ce film étrange, plein d'ellipses, qui nous emmène sur des petites voies inattendues.

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Le rythme est à la fois lent et rock'n roll, épousant parfaitement la fabuleuse BO, et appuyé par une mise en scène caméra à l'épaule qui attrappe comme au vol les différents évènements de la trame. Huppert joue une femme blanche prise dans une guerre civile en Afrique ; tout le monde lui hurle de laisser sa plantation de café pour fuir les violences ; elle, tient ferme dans ses bottes, ne lâche rien, et se heurte à ses employés, sa famille et le pays tout entier : elle ne se laissera pas gagner par la peur. Autour d'elle, la mort se rapproche, silencieuse et sèche... Joli sujet que Denis choisit de filmer dans son versant intime, en s'accrochant aux basques de cette femme aux motivations opaques et en ne la lâchant jamais. White Material est une sorte de cauchemar éveillé, qui accumule des ambiances délétères et insaisissables, qui n'explique pas, qui ouvre de larges trous dans l'histoire, qui utilise une symbolique subtile et mystérieuse. Le film excelle dans ses cadres, qu'ils soient à la limite de l'hystérie quand Denis tient coûte que coûte à filmer la route cahotique depuis le bus qui l'emprunte tout en continuant à filmer Huppert, ou qu'ils soient beaucoup plus sobres, isolant les personnages dans l'aridité du paysage. La chaleur, le danger, les odeurs même de la mort sont palpables, le film mélant les longues séquences de pure atmosphère à celles hâchées où le danger arrive. On a l'impression d'assister à une tragédie, familiale, politique, intime, mais sans discours, sans message, sans bruit surtout : une inéluctabilité de la mort qui vient imprégner la pellicule très lentement.

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Surtout, il y a ces magnifiques personnages, campés par des acteurs exemplaires : Bankolé en légende africaine, en charge à lui seul de toute la révolte d'un peuple, mutique et photogénique à mort ; Duvauchelle, en rebelle maladroit, encore plus dangereux que ceux qui l'attaquent ; et surtout Huppert, magistrale en anti-héroïne : est-elle une Résistante glorieuse ou une femme inconsciente et aveugle ? Denis ne tranche pas, nous la montre simplement dans son milieu (et déracinée, du coup), en tête de mule courageuse et agaçante à la fois. Parfois un peu long, peut-être, parfois un peu roublard dans ses poses contemporaines, White Material est pourtant un film qui reste en tête, et qui ne ressemble à personne d'autre. (Gols 28/03/10)


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Bien difficile ma foi, pour ma part, de mettre des mots sur ce film, tant Claire Denis parvient à filmer à fleur de peau cette histoire, ce continent. Cela vient forcément faire écho à ma petite expérience malgache, petite en nombre d'années, petite, sans fausse humilité, par rapport à ce que j'ai pu y faire, petite  donc mais qui a eu pour plusieurs raisons un impact considérable sur le reste de mon existence (et voilà, je sors les grands mots, planquez-vous). Du coup, comment ne pas être sensible à ce portrait de femme, Maria (Huppert, jamais aussi bonne quand son jeu se fait minimaliste), "enracinée" dans un pays où ses ancêtres n'ont point de racines, personnage à la fois pugnace et naïf, volontaire et inconscient, ouvrant grand les yeux sur cette terre qu'elle connaît par "coeur", totalement aveugle devant les dangers qui la menacent et - surtout - qui menacent ses proches. Elle se sent d'une certaine façon totalement hors d'atteinte, de danger - elle envoie paître les militaires français d'un bras d'honneur car elle n'a rien à voir, à faire avec eux - tant elle connaît chaque personne de son entourage, s'attache avec acharnement sur la récolte de ce café puisqu'il s'agit pour elle, dans tous les sens du terme, de "sa culture" - les aspects financiers restant secondaires, elle ne possède même pas personnellement cette terre - et refuse contre vents et marées de voir ce qui se passe  réellement - lorsqu'elle arrive, la première fois, dans la pharmacie, elle considère qu'un seul garde armé constitue une protection suffisante : elle mettra du temps pour porter son regard au delà de son horizon, au delà du comptoir où, lors de sa seconde visite, gisent des cadavres.

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La grande force du film de Claire Denis, c'est qu'elle ne cherche pas à porter un jugement tranché sur quelconque de ses personnages, des acteurs de ce drame, s'attachant plus à cerner, à faire découvrir le parcours de chaque individu : un chef rebelle qui prend des allures de desesperado fantomatique, un fils désoeuvré (chien jaune ou chien fou, rebel without a cause) qui se rallie soudainement à un parti comme s'il avait trouvé sa/une voie et pouvait ainsi affirmer son identité, ces enfants armés jusqu'aux dents qui courent après une brouette chargée de victuailles avant de s'endormir en surconsommant les médocs des "blancs", un père blanc qui erre dans les ruines d'une plantation sur laquelle il a perdu tout contrôle... (attention gros spoiler, comme on dit, pour ceux qui n'ont point vu le film). C'est sur lui que se portera le bras vengeur de sa fille, pour ne pas avoir su protéger son petit-fils, pour s'être implanté en ces terres qui ne seront jamais les siennes, pour être responsable "quelque part" de ce massacre ?... Je laisse volontairement ces questions en suspend, tant, à l'image de Maria, l'on peut se sentir aussi parfois quelque peu dépassé par ces événements. Un territoire filmé à travers les yeux d'un personnage-phare plein d'affection pour "cette terre" où elle a ses attaches et où elle a toujours refusé de se considérer comme un simple white material... (je mettrais bien douze points de suspension mais ce serait sans doute abuser). Un film porté par la grâce, comme on dit un peu facilement, et surtout par la sublime musique des Tindersticks, qui tente d'explorer toujours avec subtilité des relations de sang (celui qui coule dans les veines et celui qui coule des blessures) entre ce continent blanc et ce continent noir. Smart Material.   

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