godelureaux_1960_01_gDernier film chabrolien vraiment estampillé "Nouvelle Vague", Les Godelureaux, sous son titre délicieusement désuet, est une oeuvre franchement moderne, et qu'on pourrait même qualifier de pré-punk vue sa date de sortie (pondre ça en 1961, c'est une déclaration de guerre). Abandonnant toutes ses pincettes, Chabrol attaque le bourgeois frontalement, et fabrique une chose assez bluffante, maladroite ou bancale parfois, certes, mais en tout cas ravageuse et pétaradante.

Brialy est le chef d'orchestre de ce jeu de massacre : parce qu'un jeune Parisien crâneur lui a déplacé sa voiture pour pouvoir garer la sienne devant le Flore, il jure de se venger, flirtant même avec les pouvoirs occultes. Vengeance il y aura effectivement, sous la forme d'un envoûtement amoureux prenant pour appât la splendide Bernadette Lafont, et pour victime ce pauvre Parisien romantique (Charles Belmont en remplaçant moins beau de Gérard Blain). Il y a là une thématique à la Laclos qui marque des points, et qui montre le Chabrol tourmenté dans son rapport avec les femmes, qui considère l'amour comme une suite d'épreuves ardues et forcément perdantes. C'est une chose. Mais cette cruauté psychologique ne sert qu'à cacher une attaque beaucoup plus claire que dans ses films précédents contre les bien-pensants et la culture dominante. Ca commence avec une vlcsnap_2010_10_17_20h49m13s28agression à la boule puante au sein d'un vernissage d'expo ; puis une soirée en faveur des petits orphelins qui se termine en peep-show ; puis un saccage complet de villa bourgeoise par toute une bande de jeunes déguisés en empereurs romains ; pour finir par un mariage aristocrate qui laisse tout le monde sur la touche. Complètement du côté des casseurs, des voyous, des nihilistes, des anarchistes, Chabrol ne cache plus sa jubilation à casser du riche. Les Godelureaux est une grosse farce destructrice qui fait vraiment du bien. C'est fait souvent avec de gros sabots, comme lors de ce montage parallèle entre la villa saccagée et les deux bourgeois qui mangent au restaurant (le gars casse un verre et s'excuse poliment, pendant qu'un petit jeune aviné balance le mobilier par la baie vitrée) ; mais ça fonctionne.

Ca fonctionne, parce que c'est fait simplement, dans la jubilation, au premier degré. Ca fonctionne aussi parce que les acteurs sont dirigés vers de plus en plus de fantaisie, vers de moins en moins de réalisme. vlcsnap_2010_10_17_21h04m38s54Difficile de décrire ce qu'arrivent à faire Brialy et Lafont, mais leurs personnages sont magnifiques à force d'être "faux" : jamais la diction des deux acteurs n'est "logique", mais ça participe justement à l'aspect onirique du film, à cette abstraction précieuse qui en fait tout le sel. On a l'impression d'être dans une BD, ou dans une comédie italienne à la Risi où tout est poussé à l'extrême : voir Brialy s'amuser à jouer les Faust, ou Lafont en rajouter des tonnes dans son machiavélisme de fille fatale est un grand plaisir. On sent Chabrol, à travers eux, ricaner sainement de ses grosses blagues de potache, même si on voit bien qu'il ne laisse rien au hasard dans sa mise en scène. Encore une fois, Paris est parfaitement filmé, tout comme la petite province (Saint-Flour, cette fois-ci) ; encore une fois, il se laisse aller à quelques séquences déconnectées du reste mais magiques (la danse de Stéphane Audran est un hommage aux films noirs et comédies musicales hollywoodiennes, avec un petit côté décadent délicieux) ; encore une fois il n'hésite pas à renverser la vapeur dans les dernières minutes, et nous enfoncer notre rire dans la gorge : le final est amer, dur, et étonnant. Un très joli film révolutionnaire et personnel.