S'éloignant pour la première fois de son Iran natal (non non non, archi-faux, voir commentaires - NDLR), Kiaro en profite pour chambouler son style, et livre avec Copie Conforme un objet étrange, au charme assez indicible, et qui en tout cas ne va jamais dans le sens de ce qu'on attendait de lui. C'est un film maladroit, bancal parfois, assez chiant, un peu malade par tous les côtés, et qui n'opère qu'à la longue ; mais on est surpris, à la sortie du cinoche, de se sentir comme envoûté par la chose, et convaincu que Kiarostami nous a encore bluffé avec un cinéma aux frontières de l'expérimental.

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Comme Nouvelle Vague de Godard, avec lequel il partage pas mal de points communs, le film est découpé en deux parties qui se répondent en miroir, sans qu'on n'arrive exactement à mettre le doigt sur le moment qui fait la jonction entre elles : on commence une histoire, puis soudain, au détour d'une réplique, d'un regard, d'un geste, on remet tout à zéro et on en commence une autre qui en est la suite et le contraire en même temps. Kiarostami joue avec le trouble amoureux, avec la vérité, avec le concept de "copie" et d'"original" : quand assiste-t-on à la réalité ? Quand le personnage de Binoche est une admiratrice des livres de cet auteur raffiné et lui fait son numéro de charme ? Ou quand on découvre que ce couple est marié depuis 15 ans et en pleine remise en question ? On ne sait pas, et le mystère étonnant du film vient de ces constants allers-retours entre vérité et mensonge. Le film, reposant entièrement sur la dualité (chaque plan a son pendant, avant, pendant, ou après lui, son alter-ego légèrement dévié), nous perd dans des méandres antonioniens vraiment troublants, comme une structure mathématique qui n'ouvrirait que sur de l'abstraction. On voit tout ce que Kiarostami a retenu de ses films-laboratoires récents (Ten, Five, Shirin) : une façon d'utiliser la rigueur de ses plans pour raconter autrement une histoire sentimentale, amener la "science" dans l'émotion...

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Ceci dit, comme je le mentionnais, le film est moyen à plein d'endroits : sûrement dépassé par des langues qu'il possède mal (l'italien, le français), Kiaro dirige mal ses acteurs, qui sont relativement mauvais. La faute aussi à ces dialogues explicatifs et lourdauds peu naturels, qui passent mal en bouche. Binoche est très clairement en roue libre, et si on apprécie de la voir parfois accepter une certaine vulgarité de son personnage, on soupire devant ses tentatives de faire passer ce texte mal fagoté. On dirait même parfois que le réalisateur s'est absenté pendant le tournage, tant les fautes de jeu sont voyantes, tant on a l'impression parfois d'assister à une scène de répétition qu'on aurait montée telle quelle sans la retravailler. Face à elle, William Shimell est inégal, son jeu est forcé dans ses moments de colère, et le duo ne fonctionne pas. La pire scène est celle du début, où Binoche discute avec son ado : quand on connaît la grandeur de Kiarostami pour diriger des enfants, on frémit devant la fausseté du jeu ici.

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Mais heureusement, la mise en scène est là pour nous faire oulier ces défauts. Elle est assez inédite de la part de Kiaro. Finis les lents travellings "naturels" à bord des voitures (ah si, il y en a un, très long, et très beau en plus), finis les plans-séquences magiques qui filment de loin des personnages dont on entend pourtant parfaitement la voix. Ici, il opte pour une rigueur étonnante : la caméra, la plupart du temps parallèle aux parois, aux fenêtres, ou frontale par rapport aux personnages, ne fait apparaître le paysage que comme un à-plat clicheteux sur lequel sont plaqués les acteurs. La Toscane imaginée par Kiaro est un peu comme le Barcelone de Woody : un prétexte, un décor de cinéma. Ce qui lui importe, ce sont ces champs/contre-champs impressionnants, qui déclinent toute une grammaire du regard, du faux raccord, et insufflent au film une rythmique heurtée qui fait merveille : le montage est grandiose dans les simples scènes de dialogue (la très longue séquence du restaurant, où la longueur de chaque plan est calculée au millimètre). Encore une fois, la fausse simplicité des cadres sert à décliner discrètement tout un arrière-plan fantasmatique : le dernier plan montre le personnage regarder fixement la caméra avant de sortir du champ, laissant la place à un village italien cadré par une fenêtre, et pittoresque en diable : le réalisateur de Le Vent nous emportera est bien là, qui met toujours l'humain au premier plan, mais n'oublie jamais la vie qui bat derrière lui. Copie Conforme est un film formellement implacable, presque austère malgré son romantisme de façade ; s'il est sûrement un des moins bons films de Kiarostami du point de vue de la trame et des acteurs, il prouve que l'évolution d'AK n'est pas terminée, et qu'il en a encore sous le pied au niveau formel. (Gols 20/06/10)


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C'est dingue à quel point, en particulier sur nos auteurs "fétiches", nous (Gols and I) avons tendance à porter un regard souvent très différent, voire totalement opposé. Cela pourrait demeurer purement anecdotique s'il n'était pas justement question dans Copie Conforme de regard porté sur les choses, sur les oeuvres d'art, sur la valeur intime qu'on leur donne, sur les autres, son entourage, son vis-à-vis, ses "modèles" peut-être si on voulait traduire en un mot tous les précédents. Copie Conforme m'a personnellement totalement bluffé, aussi bien dans sa forme toujours aussi méticuleuse que par son fond tant ce couple d'un jour, ou d'une vie, ou de mille et une nuits (c'est finalement sûrement la même chose) possède des accents troublants d'authenticité. Juliette Binoche, au delà d'être un fan de la première heure, m'a paru éblouissante, et même si parfois William Shimell est un peu "à la peine" notamment lorsqu'il doit jouer en français, leur capacité, en fonction de leurs émotions, à passer d'une langue à l'autre reste proprement remarquable. Pourquoi parfois se projette-t-on totalement dans un film alors que d'autres nous laissent totalement froid - et avec Kiarostami j'avoue être passé par tous les stades -, c'est peut-être cela la trouble magie du cinéma... Mais quel grand bonheur de le ressentir surtout par rapport à un film où il est autant question de "projection".

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Une rencontre, des théories qui s'échangent, puis, au tournant du film, une mama italienne qui voit en ces deux personnages un véritable couple et ce dernier (par le truchement de ce regard extérieur) de le devenir tout "naturellement"... Bizarre de voir à quel point l'ami Gols était à deux doigts d'oublier ce long passage en voiture kiarostamien en diable. On ne sait point encore où on va, on erre, on se cherche - les deux semblant mettre un point d'orgue à ne jamais être totalement d'accord - mais une chose est certaine - tout comme le fait que la mort reste inéluctable -, on y va. Cela peut paraître, dit comme cela, un peu simplet, mais il y a dans cette première partie "du voyage", tout un système qui se met en place : d'une part une curiosité à savoir ce que pense l'autre (surtout chez elle), d'autre part un plaisir à découvrir simplement ce paysage qui défile (surtout chez lui). Si Binoche parle autant du couple formé par sa soeur et son mari, c'est qu'il y a chez elle une volonté plus ou moins consciente de les prendre en "modèle" ; si Shimell parle autant de ses recherches, c'est qu'il y a sans doute chez lui une difficulté à en sortir, à être parfois de plain pied dans la réalité. L'arrivée dans ce petit village italien va donc changer la donne : ce couple "prend corps" d'un coup de baguette de magique mais plutôt que de se renfermer totalement sur lui-même, il va "s'animer" grâce au regard qu'il va porter sur son entourage, grâce à diverses "rencontres". Qu'il s'agisse d'une oeuvre d'art sur laquelle ils ne sont point d'accord (la volonté de Binoche de voir avant tout dans cette sculpture un symbole d'amour protecteur), d'un couple de jeunes mariés qui veulent les prendre en photo (le désir de Binoche de retrouver cette foi des premiers temps), d'un couple de touristes qui leur fait partager leur vision des choses (l'expérimenté Jean-Claude Carrière délivrant un message plein de sagesse et d'empathie à Shimell), d'un couple de vieillards s'entraidant en silence (un couple qui apaise toutes les tensions après les déchirements du couple Binoche/Shimell), il n'y a que par le regard que les deux personnages portent sur les choses (une sorte de "projection personnelle" si on voulait jouer sur les mots) qu'ils parviennent d'une façon ou d'une autre à mieux se faire comprendre, à se comprendre eux-mêmes, à se comprendre l'un l'autre.

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Si de nombreuses disputes émaillent cet amour d'un jour, faisant justement éclater "au grand jour" leur différence de point de vue, ce n'est pas pour autant que le retour au calme, à la sérénité est impossible (le retour finalement dans la chambre "originale" de leur nuit de noces). Tous les malentendus ne sont peut-être pas résolus - Binoche semblant notamment plus apte à s'accrocher à ses souvenirs -, mais la possibilité de vivre un amour qui soit la copie conforme d'un grand amour n'est pas totalement évacuée... On pourrait également revenir, à propos de la forme, sur ces nombreuses séquences qui se jouent ou se reflètent dans le dos des personnages, comme un miroir sans fin, ou sur ces somptueuses scènes frontales (face caméra ou face à un miroir, mais est-ce bien différent...) où les acteurs mettent leur âme à nu - autant de petits instants que Kiarostami sait toujours capter avec une immense justesse (dans le cadre ou la direction d'acteur, quoiqu'en dise l'ami Gols - ok pour le gamin, cela dit, si je peux me permettre..). Bref, je suis peut-être passé à côté de beaucoup de choses, cela ne demeure jamais que ma petite vision personnelle (et je n'ai à peine été capable de traduire toute l'émotion ressentie à certain moment-clé), à propos d'une oeuvre de Kiarostami qui ne parle de toute façon que de cela. Enchanté en tout cas d'avoir découvert ce film sur... une copie chinoise. Une copie conforme, cela va sans dire.  (Shang 12/10/10)