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Capra est un enfoiré. Même en nous servant le film le plus poujadiste de la chrétienté, il parvient à nous faire verser toutes les larmes de notre corps, et on est même avec ce film à deux doigts de prendre sa carte au parti (lequel ? la question est posée), de déménager pour les States et d'installer la bannière étoilée sur sa fenêtre. Qu'est-ce que vous voulez, c'est la magie capraesque, ce mélange de savoir-faire de vieux roublard et de sincérité dans la naïveté : on revoit toujours Mr. Smith goes to Washington avec les mêmes yeux d'enfant, et force est de le reconnaître, c'est magnifique.

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Stewart est l'acteur idéal pour incarner cet esprit de droiture démocrate, de maladresse enfantine et de beauté juvénile. Il est Mr Smith, brave gars de la campagne choisi comme nouveau député parce qu'il a l'air gentil et qu'il ne fera pas de vagues. Convaincu de la grandeur des Etats-Unis et de la vérité des discours de ses aînés, Smith va d'abord se montrer tout docile avant de découvrir que les dessous de la politique sont boueux et de se rebeller contre le système. La vision de la démocratie selon Capra est sciante de naïveté : à force de mentalité judéo-chrétienne, il en devient louche, penchant même (contre son gré, j'en suis sûr) vers une dictature d'esprit qu'il met tout son effort à combattre pourtant. Les plans fugitifs sur ce Black qui lit la déclaration d'indépendance ou sur ces jolis enfants découvrant la démocratie par le sport et l'air pur rappellent une imagerie douloureuse de propagande russe, que Capra ne se donne même pas la peine de dissimuler. On a même droit à une sorte de clip patriotique absolument sidérant de bien-pensance. D'accord, le fond est tout à fait noble : on y voit un brave homme du peuple lutter avec les moyens de la démocratie contre la corruption et le vieillissement des instances politiques et contre la presse vendue. Mais les moyens mis en place sont justement ceux que le film prétend fustiger : manichéisme à tous les étages, imagerie ringarde de la pureté morale, tout ça laisse peu de choix au spectateur pour se faire son idée personnelle de ce qu'il est en train de voir. Soit on est pour Mr Smith, soit on est contre les enfants, la beauté, la patrie et l'amour.

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Mais le fait est... qu'on s'en fout. Le film est tellement beau, tellement empli d'une saine colère, tellement sincère, qu'on ferme les yeux sur ce discours douteux pour se laisser aller au simple plaisir. Stewart est excellent, comme le sont d'ailleurs tous les acteurs, et jusqu'au plus petit figurant (oservez les arrière-plans, c'est d'un professionnalisme sans faille). Le duo avec Jean Arthur (The Femme Moderne) fait des étincelles, la complicité est évidente. Et puis il y a cet art du récit, ce découpage parfait des épisodes, alternant les grands morceaux de bravoure (le discours final) et les petites anecdotes craquantes (plein de minuscules gags de situations), ce savoir-faire sans aucun défaut dans la façon de raconter. Non seulement l'histoire est bonne, mais les dialogues, le tempo, l'écriture, sont parfaits. Même si la mise en scène est parfois curieusement maladroite (des cut à l'intérieur des plans fixes qui grossissent subitement ce qu'on est en train de  voir, sans raison, des décors un peu pauvres), l'ensemble est mené sur un rythme idéal, qui laisse toute leur place aux personnages pour exister tout en racontant une trame gigantesque. Devant tant de génie, de sens du spectacle, on oublie le fond, finalement assez logique et noble en 1939. Capra est grand, définitivement.