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Au vu du premier quart d'heure d'Un Lac, on perçoit très bien ce qui peut gaver les détracteurs du cinéma de Grandrieux : à force de jouer avec le feu, le cinéaste si sincère de Sombre et de La Vie nouvelle tombe dans les travers qu'on craignait. Caméra portée par un cadreur visiblement atteint de hoquet, solennité prétentieuse des scènes d'exposition, effort soûlant pour brouiller les pistes de la lecture, voilà un début complètement foiré et qui fait redouter le pire. Quand expérimentation rime avec errance, on n'a plus envie de suivre Grandrieux, et on se dit que voilà son premier film raté.

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Et puis, très lentement, avec un tact incroyable, voilà le compère qui reprend peu à peu les rênes de son film, pose ses gadgets pour en revenir à l'émotion, et finit par nous éblouir au bout du compte. Ce sauvetage est dû à cette éternelle sensibilité brut de décoffrage qui fait la marque de Grandrieux : son film est encore une fois viscéral, hanté, brutal, écorché vif, d'une émotion directe. On dirait un conte de fées : une petite famille vit dans la forêt enneigée d'un pays qu'on ne voit qu'en flou ; le fils, bûcheron épileptique, sa soeur, avec laquelle il entretient des rapports assez troubles, le cadet, enfant mutique, et la mère, trop jeune pour ne pas semer le doute quant à sa biographie... Un jeune bûcheron beau comme dans Pasolini débarque là-dedans et va semer le trouble amoureux au sein du couple frère/soeur. C'est tout ? A peu près (on peut ajouter le retour soudain de la figure paternelle là-dedans), et c'est bien assez. Car le film n'est absolument pas résumable à sa seule trame, d'une part, et parce que la simplicité nue de celle-ci sert à merveille l'atmosphère du film. Tout y est des contes pour enfants : l'animal gentil (un percheron gris filmé en magnifiques gros plans flous qui le rendent irréel), les rapports familiaux ambigüs, la forêt qui fait peur, le lac symbolique, le frère et la soeur abandonnés, et même l'arrivée du prince charmant. Mais c'est un conte morbide, glauque, punk.

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La mise en scène de Grandrieux est proprement physique. Par touches impressionnistes, il rend palpables les sensations (coups, froid, peur), par un montage impressionnant de plans envahis par l'obscurité, desquels on ne distingue que quelques détails au bout de plusieurs secondes ; on dirait du Soulages mouvant. Ces cadres noirs striés de quelques motifs lumineux alternent avec de splendides vues de paysages enneigés, féériques malgré leur côté glacial. Le travail sur les rythmes de chaque plan, sur les portraits, l'effacement de presque tout (les dialogues sont réduits à quelques lignes, et encore prononcées par des acteurs russes (ou quelque chose comme ça) qui les rendent à peu près inaudibles), la concentration de tout vers la sensation pure, font passer le film dans une atmosphère frontale, sensuelle, sensitive, qui marque des points. Tout n'est que souffles, halètements, coups sourds, craquements, corps qui se choquent, se frottent, se heurtent : ambiance glauque et pourtant très belle (ces arbres qui tombent après quelques secondes de silence total, une merveille).

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Pour cette fois encore, Grandrieux a du mal à diriger ses acteurs, assez mauvais et qui ne semblent avoir été engagés que pour leur plastique ; encore une fois, il ne sait pas terminer ses scénarios, laissant son film dans une non-résolution un peu décevante ; encore une fois, il se prend au sérieux plus souvent qu'à son tour, et rate quelques moments par trop de crânerie. Mais malgré ces défauts, Un Lac est un film qui vous prend aux tripes, et vous impose avec une énorme force visuelle son style et son ton. Preuve est faite : j'aime Philippe Grandrieux.