Les Rendez-Vous de Paris d'Eric Rohmer - 1995
Un véritable petit bonheur que ce film frais comme une petite bulle de savon. Rohmer nous livre une énième variation sur le coeur, l'infidélité et les amourettes, avec ce que ça comporte de langage fleuri et de marivaudages, et y ajoute un brillant portrait de Paris. 3 sketches indépendants les uns des autres dans la trame, mais qui ont un point commun : comment insérer physiquement le discours amoureux dans le territoire parisien. Pari presque abstrait, mais tenu avec une grâce infinie par un cinéaste qui a rarement été aussi fin.
Première histoire donc : Esther aime Horace, qui la trompe avec Hermione. C'est tout ? voui, en gros, mis à part que ça se passe dans le quartier de Beaubourg et que ça change tout. A l'aide d'étonnants plans-séquences en travellings arrière, caméra à l'épaule, Rohmer regarde le décor autant que les pulsations amoureuses du coeur de notre jeunesse folle. Et c'est subitement toute la magie de Paris qui éclate. Sans la nostalgie rance qui émane toujours de ce type de sujet (Amélie Poulain et consorts), en prenant en compte avec amour la modernité de la ville (ce plan subreptice sur un chantier), en en aimant les métamorphoses et même les laideurs. Du coup, l'historiette semble éternelle, à cheval entre le classicisme (les prénoms des personnages, et toujours ce jeu d'acteurs très littéraire) et modernité. Rohmerien par excellence, un premier sketch absolument ravissant.
Changement de quartier ensuite : on suit les promenades d'un couple adultère dans les différents parcs parisiens. Là aussi, l'histoire d'amour est inséparable du territoire dans lequel elle prend place : il s'agit pour nos deux tourtereaux de redécouvrir leur propre carte du Tendre en envisageant la ville (qu'ils connaissent par coeur) comme un terrain inexploré, nouveau. De là pourra naître le sentiment, l'aventure. Les dialogues sont magnifiques, les sentiments toujours justes, et surtout le ballet des personnages au sein de ce décor est plus que virtuose : la caméra très mobile de Rohmer est une incessante chorégraphie de recadrages, de focus, de premiers plans qui viennent effacer les arrière-plans, avec toujours en fond cette "nature urbaine" filmée avec une admiration photogénique. On parle, on parle, on parle, mais surtout on se promène, on aprécie les saisons qui font changer Paris, on traite la Tour Eiffel comme un touriste japonais : c'est très touchant.
Enfin, clou du spectacle, le dernier sketch est d'un raffinement total : un jeune peintre accompagne une belle blonde au musée Picasso, en ressort avec une jolie brune, tout ça pour découvrir la lumière qu'il voulait imprimer à son tableau. Il y a tout Rohmer dans ces déambulations de quartier : pour aller d'un point à un autre, on prend le temps de filmer le cheminement, aussi banal soit-il. Dans ce souci constant d'ancrage dans un lieu, Rohmer nous montre donc les rues vieillies du Marais, en insistant bien sur la beauté de ces murs décrépits, en nous racontant ce qu'est la "couleur de Paris". Et il prend tout son temps pour le faire, puisque chez le cinéaste, le cheminement est toujours plus beau que le but, la question est toujours plus belle que la réponse. Là aussi, le dialogue étincelle, d'autant qu'il est porté par un couple craquant au jeu assez étonnant chez Rohmer (tous ces "quoi" ajoutés en fin de phrase par Michael Kraft, on n'imaginait pas le bon Eric les garder). Mais c'est surtout cette mise en scène unique qui saute aux yeux, ce perfectionnisme dans les cadres, cette façon inouie de regarder les êtres et les lieux. On comprend mieux alors cet attrait pour Picasso, qui "souffrait de ne pouvoir montrer à la fois la face et le profil de ses femmes" (de mémoire) : Rohmer montre l'intérieur et l'extérieur, les sentiments et l'endroit où ils prennent place. Magique.
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