safe_haynes9Le film estival par excellence, puisque sa vision vous fait baisser la température de 20 degrés en deux heures de temps. Todd Haynes s'aventure dans le film chic, en montrant cette grande bourgeoise bien rangée en proie à la dépression et à la maladie mentale. Ce qui commence dans le glamour s'achève à l'orée d'un fantastique kubrickien, et il faut dire que le gars excelle à nous emmener sur sa barque jusqu'au trouble total.

Mrs White vit dans sa banlieue sur-protégée une existence dont les seuls pics sont le choix de la couleur du canapé et les soirées Tupperware chez ses copines ("Wooooouuuuuahhhhh ! so cuuuuuttteee ! it's wonderfuuuuuul !"). Mais peu à peu l'impureté vient tacher cette vie immaculée : la pollution la rend malade, d'abord celle des pots d'échappement, puis celle des pesticides, puis celle de l'eau de Cologne de son mari, puis, puis... jusqu'à la quasi-folie, que Haynes amène très lentement jusqu'à un point assez insupportable. Que ce soit dans ce décorticage caustique des moeurs bourgeoises (première moitié) ou dans la description de la trouble communauté new-age dans laquelle s'aventure Mrs White, le film développe une esthétique sophistiquée qui safe_haynes3rend pleinement l'angoisse sous-jacente de cette femme au bord de la crise de nerfs : cadres très rigoureux sur des décors pastels et froids, mise en avant des voix au sein de ces plans larges, symphonie de sons urbains et de musique étrange, rythme très lent (excellente cette façon de laisser systématiquement trois secondes de silence entre les répliques), infimes mouvements de caméras, qui tentent de cadrer l'héroïne en travelling avant, mais systématiquement interrompus à mi-parcours : on est dans une rigueur toute hanekienne, la violence en moins. Car Haynes ne lâche jamais les chevaux, garde toujours cette glaciale distance par rapport à ce qu'il raconte, d'où une angoisse encore plus oppressante. On est plutôt dans une ambiance à la Raymond Carver que dans Le Septième Continent : cette société fermée suffit à notre terreur, cette existence privée de toute impureté suffit à faire monter la sauce.

Peut-être est-ce un poil long, chargé ça et là de quelques séquences répétitives ou inutiles. Mais la construction radicale des séquences, le montage à l'intérieur d'elles (formidables alternance de cadres quasi-safe_haynes17identiques à l'intérieur d'une même scène), le travail sur les couleurs et les tempos de parole, tout ça rend le film homogène, ne lâchant jamais son postulat, restant toujours dans le même ton. Du coup, le moindre cri, le moindre changement d'atmosphère, sont captés avec une minutie de chirurgien par la caméra, et ressortent d'autant plus qu'ils surviennent dans la douceur la plus ouatée. Haynes réussit à rendre compte de ce que c'est que le vide d'une vie, et fouille au scalpel les symptômes d'une folie montante. Mais après tout, grâce à cette fin ouverte, on se demande si Mrs White est mieux dans cette vie rangée et terrifiante ou dans cette secte lisse ; on ne nous répondra pas, nous renvoyant à nos questions, et nous laissant sur une impression de grande mise en scène schizophrène qui se suffit à elle-même.