1Moretti creuse ici son éternel thème -le renoncement aux idéaux de la jeunesse-, et une fois encore il nous sert un de ces films doucement bouleversants dont il a le secret. Après toute la série des "films-Michele" (de Je suis un Autarcique à Bianca), il invente avec La Messe est finie un nouveau personnage, mais qui demeure étrangement proche du premier : Michele est aujourd'hui devenu prêtre, dans une démarche analogue au passé : se trouver une conviction, changer la vie, trouver le bonheur et le donner, comprendre son passé, brandir ses convictions. Les combats communistes se changent en combat pour le bonheur (sublime séquence inaugurale où, après s'être lavé dans une mer purificatrice, il célèbre un mariage en brandissant comme mot d'ordre : "De la joie !"), avec la même foi et la même conviction.

2La grande idée, c'est de confronter ce personnage avec ceux de son passé, l'habituelle galerie de portraits de Moretti, faite de bras-cassés, d'inadaptés, d'excessifs : les camarades révolutionnaires d'antan sont tous devenus des errants, depuis le dépressif contemplant hébété les vestiges de son histoire d'amour jusqu'à l'illuminé qui fait feu de tout bois en choisissant la religion, puis le mariage, en passant par celui qui est resté fidèle à ses idées et croupit en prison. Face à eux, Giulio n'est guère plus avancé, conduisant la messe devant des bancs vides, hésitant dans sa foi (il a même envie de frapper les gens qui viennent confesser leurs péchés sexuels), perdu dans ces fausses valeurs qu'il voudrait bien défendre. Son combat est aussi terne que celui de ses camarades. Sa vie familiale est au diapason, soeur en instance d'avortement, père vivant une deuxième jeunesse auprès d'une donzelle toute fraîche, mère battant sa coulpe... La société montrée dans le film est en déréliction, et la génération Moretti la regarde sans trouver le moyen de la changer. Toute la conviction passée est abandonnée au profit de la survie. Terrible constat d'un trentenaire qui se rend compte de son échec.

messe_est_finie_1985_02_gEt pourtant, jamais La Messe est finie ne se laisse aller à l'amertume ou au cynisme. Le film respire le bonheur, la joie, la poésie. L'humour est toujours présent, bien que teinté de déprime, tout comme ce profond amour de la vie qui rend les films de Moretti si beaux : un homme qui regarde un enfant nager inlassablement, les larmes aux yeux, dans une piscine vide ; une partie de foot avec les mômes du coin ; un pas de danse esquissé sur une terrasse ensoleillée avec sa soeur et ses parents ; un sourire devant la mer ; un vers de Dante clamé alors qu'on est menacé de mort ; une colère qui jaillit soudain face aux platitudes d'un juge... Tout est là pour que la foi en la vie rejaillisse au moindre tournant. Giulio n'a rien perdu de son indignation, il l'a simplement rendue plus lumineuse, plus sereine, malgré les éclats : preuve en est cette longue séquence où il résiste face à la brutalité d'un type qui le noie dans une fontaine parce qu'il lui a piqué sa place de parking : à moitié mort, Giulio ne désarme pas, revient à l'attaque avec politesse, comme un dingue.

messe_est_finie_1985_01_gNanni Moretti l'acteur n'a jamais été aussi bon qu'ici, tour à tour tourmenté (ses cris et ses coups sont ce qu'il y a de plus beaux au cinéma depuis toujours) et lumineux, capable de passer en quelques secondes par toutes les émotions du monde. Son personnage de curé est franchement atypique, et il a bien fait d'abandonner un peu son loser habituel pour créer cet homme-là. Autour de lui, il invente une multitude de seconds rôles très attachants, dans une construction de scénario qui avance par vignettes courtes, presque des successions de mini-métrages impeccablement écrits. Quant à la mise en scène, qui délaisse un peu la caméra fixe à tout prix pour s'ouvrir à quelques très jolis mouvements (ce travelling kiarostamien dans la pension, au début), elle laisse toute sa place au monde extérieur, aux petits détails : ça donne de la vie qui palpite, et un homme au milieu d'elle qui s'interroge sur sa façon de l'aborder. Touchant à mort, bien sûr, un des plus grands Moretti.