Jacques Feyder sort le grand jeu pour ce bien beau film de légionnaires qui sentent le sable chaud, une magnifique "double romance" pré-Vertigo - et ce malgré la présence de Marcel Carné en tant qu'assistant-réalisateur (roh, ça faisait longtemps qu'on n'avait pas envoyé de petites piques au Marcel). Un homme banni par sa famille pour avoir joué avec la bourse, un exil dominé par la fatalité - notre homme se fait tirer les cartes et forcément tout est écrit... ou presque -, une intrigante histoire d'amour où l'on se demande tout du long si notre héros voit double, il n'en faut pas plus pour que ce récit nous tienne en haleine jusqu'au bout. Se remet-on jamais d'une histoire d'amour passionnelle, n'est-ce, par la suite, qu'une éternelle fuite en avant dans les bras d'autres femmes rappelant l'amour originel/original, peut-on briser la malédiction ? Bah, je ne prends même pas la peine de répondre pour ne point déflorer cette oeuvre joliment troussée.

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Pierre Muller a de la thune, une Delage (ça c'était de la bagnole, vous dirait mon pater, connaisseur), une blonde qui a des diamants à la place du coeur (mais l'amour est aveugle), bref tout va pour le mieux... Enfin non pas vraiment, parce qu'il a dilapidé une partie de la fortune familiale et ne se voit offrir d'autres choix que de partir à Madagascar, euh pardon, au Maroc. Il pense que sa blonde le suivrait n'importe où et il se fourre méchamment le doigt dans l'oeil. On le retrouve donc sous le soleil en légionnaire, incapable d'oublier l'élue de son coeur ; pendant que ses potes passent leur temps à pécho des gonzesses dans les bas quartiers, notre gars passe le sien à ressasser ses amours passées. Blanche (Françoise Rosay), la patronne de la pension où il a élu domicile, lui tire les cartes pour lui faire oublier son vague à l'âme... Il est censé renouer avec l'amour, recroiser son ex (dans quel ordre...) et même commettre un meurtre... C'est la poilade - on rit un peu jaune quand même - autour de la table mais c'est surtout le destin qui se marre dans son coin. Un soir de virée avec son pote, il croise le regard, dans un cabaret, de la copie conforme - en brune - de son ex : il est persuadé que c'est elle, elle semble qui plus est jouer les amnésiques (pour de vrai, de faux...? On se croirait presque dans un Modiano): il a beau tenter de lutter contre la fatalité, il se met à la colle avec elle. Le doute ne cesse malgré tout jamais de l'habiter, le fait-elle marcher, pourra-t-il jamais oublier son passé, un happy end en amour est-il jamais possible ?...

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Même si Marie Belle et Pierre Richard-Willm sont loin de crever l'écran - Georges Pitoëff, Françoise Rosay, voire l'éternel Charles Vanel sont un poil au-dessus niveau charisme -, on s'attache à leur petit couple qui tente tant bien que mal d'y croire. Les dialogues vintage sont relativement savoureux, quelques maximes venues de nulle part font leur petit effet ("Un légionnaire heureux n'est plus un légionnaire", "sait-on jamais pourquoi on pleure ?" - de mémoire (...)), Feyder n'est jamais un manchot pour trimballer sa lourde caméra (quelques travellings dans les bas quartiers marocains qui marquent des points) ou nous servir des plans du cru (la superbe contre-plongée lorsque Vanel lorgne sur Irma (la - seconde - compagne de Pierre), les gros plans lors de baisers ultra fougueux...) et le scénar tente jusqu'au bout de nous prendre à revers. Non, franchement, belle main.       

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