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Etonnant premier film, sorti en catimini directement en dvd, et qui sait magnifiquement remettre au goût du jour une SF intello qu'on croyait éteinte depuis le point de non-retour que fut 2001 de Kubrick. Jones ne se gêne d'ailleurs aucunement pour convoquer textuellement le chef-d'oeuvre : il s'agit ici aussi d'un huis-clos spatial, des relations entre un humain et un robot, et la précision scientifique du scénario, tout comme ses extensions métaphysiques sont kubrickiennes par excellence. Pourtant, malgré l'hommage évident (ainsi que celui au Solaris de Tarkovski), Jones a un ton bien à lui, et apparaît très sincère dans ce film étrange et profond.

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Attention, je dévoile l'intrigue, vous voilà prévenus. Un gars est employé pour entretenir une centrale lunaire qui donne son énergie à la Terre. 3 ans de taff loin de sa famille, dans une solitude totale seulement agrémenté par un robot plutôt bienveillant. Mais alors qu'il ne lui reste que deux semaines à tirer, il va se rendre compte que l'affaire est bien plus torve que ça : il n'est en fait que le clone d'un humain, numéro d'une longue série de clones renouvelés puis détruits tous les trois ans. Il va se retrouver par erreur confronté à son successeur, sosie de lui-même, qui possède les mêmes souvenirs, les mêmes émotions. C'est surtout dans ce trouble identitaire que Moon est réussi : les scènes de la deuxième moitié, où le personnage tente de résoudre les énigmes en compagnie de son clone, sont assez troublantes. Les deux hommes ont les mêmes références, le même souvenir d'une épouse et d'une fille qu'ils aiment passionément, et leur confrontation sans heurt au sein de la grande solitude du cosmos est une belle réussite formelle et scénaristique. Belle idée notamment, sur la fin, de les faire évoquer ces souvenirs amoureux, mélangeant le "je", le "tu", et le "nous" dans une confusion fusionnelle touchante. On le devine : le scénario est beaucoup plus qu'un énième thriller de SF. Il est question là-dedans de métaphysique, la période de travail de notre héros étant finalement équivalente à toute une existence. Les générations sont vouées à s'effacer l'une l'autre dans une grande violence, et ce résumé de l'existence humaine, amenée doucement et lentement par le style bluesy du film, est d'une concision qui force le respect.

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Il reste plein de défauts dans ce film : un acteur parfois un peu appliqué et cabot (Sam Rockwell), de grosses fautes de montage à l'intérieur des scènes (c'est même plus du faux-raccord, là, c'est du collage au scotch), une intrigue qui s'effondre un peu dès lors qu'on a compris le mystère. Mais Jones sait merveilleusement ressuciter ce style SF 70's, fait d'ambiances lumineuses douces et inquiétantes, d'atmosphères étouffantes, comme étouffées (beau travail sur le son, et belle BO de Clint Mansell), d'étrangeté amenée très doucement, sans violence. Le film semble dater d'il y a 30 ans, mais c'est une qualité, tant il semble amoureux de style vintage effectivement très agréable. A l'heure des montages historiques et de la surenchère formelle, Moon gagne le pari de la lenteur et de la simplicité, et parvient à parler d'une des plus grandes angoisses existentielles (qu'est-ce qu'on laisse après sa mort ? est-on vraiment vivant ? que doit-on au générations précédentes ? comment s'affronter soi-même ?) sans jamais se la pêter. Un cinéaste qu'il faut suivre, sûr.