2C'est toujours un grand moment de plaisir régressif que de se taper un polar de Miike, et même si Dead or Alive a pris quelques rides en 10 ans d'existence, il n'en reste pas moins toujours aussi hallucinant et novateur. On ne voit franchement aucun autre exemple du style Miike, que ce soit chez ses compatriotes asiatiques (Tsui Hark est nettement en-dessous au niveau de l'invention) ou dans le cinéma mondial (Tarantino fait figure de jeune écolier timide à côté). Libéré de toute référence, Miike peut donner libre cours à son goût, qu'il a mauvais, et peut à son aise pulvériser son scénario, flirter avec le grand n'importe quoi, tenter des choses qu'il abandonne immédiatement après, et livrer un des films les plus barrés de la terre.

Ce qui commence comme un polar plus ou moins classique (un gang de méchants, un flic à leurs trousses) dérive très vite vers une sorte de fantastique glauque, ou plus exactement d'heroïc-fantasy trash, ou pour mieux dire de manga buñueliste, ou pour préciser de gore à la Magritte. Car c'est dans le décrochage que Miike est bon, dans toutes les séquences qui quittent l'intrigue principal pour développer une poésie torve ; ça tombe bien, Dead or Alive est composé presque uniquement de Sans_titredécrochages, la trame étant réduite à peau de chagrin et ne servant que de prétexte à peine esquissé à essayer des tas de trucs : une prostituée qui meurt dans une piscine remplie de merde, deux ou trois tueries chaotiques, un discours sur le socialisme, des personnages secondaires qui passent subitement au premier plan avant de se faire dézinguer dans la minute... C'est un catalogue de digressions, et le tout, mis bout à bout, finit par constituer un film. Un film aberrant, violent jusqu'à la complaisance, plein d'un goût immonde pour tout ce qui concerne le sperme, la merde et le sang, déséquilibré comme c'est pas possible ; mais un film au bout du compte fascinant, qui va au bout de son (non-)projet, voire le dépasse dans un final éblouissant que n'aurait pas renié Tex Avery. Que dire d'autre, à part qu'il faut voir ça pour le croire, et que ça fait du bien qu'il y ait encore des cinéastes pour raconter ce genre de trip, et des producteurs pour les donner à voir. De l'anti-cinéma, jubilatoire et éprouvant.