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Malgré une résolution quelque peu décevante - Oedipe quand tu nous tiens -, une voix off un peu trop systématique, et des acteurs un peu trop monolithiques, il y a de belles choses dans ce film de Lang. On pourrait presque y voir une compile des années 40 du maître Hitch (de Rebecca - mais Joan Fontaine imprime plus la rétine que Joan Bennett - à Spellbound - mais scénaristiquement et visuellement un ton au-dessous - en passant par Suspicion - mais malheureusement point aussi tendu et ambigu au niveau du suspense), même si, malgré tout le talent de Lang, il n'y a point cette magie ni cette aura contenues dans les oeuvres du Bouddha du thriller. Mais bon, ne boudons point totalement notre plaisir, et apprécions dans le trousseau des idées langiennes quelques séquences joliment troussées.

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A la mort de son frère - ami, véritable père et mentor -, Joan Bennett semble ne plus se faire d'illusion quant à la possibilité de trouver sa moitié. Lors d'un voyage mexicain où elle assiste au combat de deux hommes pour une femme (sans passion exacerbée, point d'amour...), elle croise le regard foudroyant de Michael Redgrave et sent passer un courant d'air sur sa nuque, trahissant une émotion violente (hou-là). Elle ne connaît rien de cet homme, elle pourrait d'ailleurs très bien choisir de se ranger en épousant le fidèle conseiller de son frère, mais à quoi bon aimer si l'on est point capable de prendre des risques (maintenant chacun voit midi à sa porte). L'union est rapidement officialisée, reste maintenant à découvrir pour Joan les lourds secrets que dissimule son partenaire... Dès qu'elle se rend, en solo, dans la maisonnée de son mari (toujours en voyage), elle a droit à son petit lot de surprises : elle est accueillie par sa belle-soeur trop souriante (pense-t-on d'entrée de jeu) pour être honnête, une secrétaire au visage à demi-voilé qui cache forcément son jeu, un fils (ah!?) d'un précédent mariage (Joan a défitivement manqué un épisode) qui ne semble point porter son propre père dans son coeur, tout un monde en un mot dont elle ne soupçonnait point l'existence.

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Le Michael, qui plus est, agit de façon terriblement cyclothymique, tendre comme du beurre sur un rebord de cheminée au naturel, puis soudainement fermé comme un coffre-fort pour peu qu'il se retrouve face à une porte fermée ou en présence de lilas (hum hum). Lorsqu'il entreprend de faire visiter à Joan et à leurs invités sa "collection de chambres" (qui demande plus de place qu'une collec de timbres, oui) où dans chacune d'elles a eu lieu un meurtre sordide, elle commence à avoir des doutes (saine réaction) sur les casseroles psychologiques que traine le Michael...

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Joan aurait l'occase de se faire la malle quarante-trois fois plutôt que de côtoyer cet homme au dessein on ne peut plus suspicieux. Mais assumant jusqu'au bout le fait que le mariage est pour le meilleur et pour le pire, parfaitement consciente que cette relation "dangereuse" vaudra toujours mieux qu'une petite vie rangée, elle tente jusqu'au bout d'éclaircir le mystère quitte à se mettre en danger... Même si les ressorts scénaristiques grincent un tantinet en route, Lang parvient à capter notre attention à l'aide de quelques jolies petites trouvailles ; il y a notamment l'utilisation de ce cierge "circoncis" (Joan coupe ce bout de cire pour prendre l'empreinte de la clé qui ouvre une chambre condamnée et interdite) : cette chambre secrète est non seulement liée au secret de Michael (une inhibition traumatique...), mais ce même cierge coupé va permettre à Joan de comprendre soudainement le rôle de cette chambre (est-ce celle de l'ex-femme de Michael ou la sienne ?). Un accessoire résolument "hitchcockien" tout comme la présence de ce chien (re-Rebecca), blessé, recueilli par Michael (ce type est bon, elle se rassure...), chien qui, en grognant, la mettra plus tard en danger lors du vol de la clé (ce type est dangereux, elle est au supplice). Des habitants qui surgissent dans cette maison comme des fantômes, de multiples miroirs qui ne cessent de renvoyer à Joan l'image de ses doutes, des plans en plongée comme si une menace planait constamment sur les lieux, une magnifique séquence dans le brouillard où Joan perd pied avec sa raison (ce cri infernal dans le noir le plus total - de l'art du fondu...), on a tout de même plus d'une fois l'occase de frissonner au cours de ce film, au final un peu téléphoné. Pas un chef-d'oeuvre, nan loin de là, mais une clé joliment façonnée qui fait encore son petit effet dans la filmo du Fritz.  (Shang - 15/06/10)

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On est d'accord : fascinant film, souvent génial même, mais qui ne parvient pas à être un pur chef-d'oeuvre comme son idée de départ pouvait le laisser espérer. J'ajouterais à la critique précise et juste de mon compère une petite opinion : à cette époque, les cinéastes américains (ou en tout cas, les Européens immigrés) semblaient fascinés par le freudisme, et ce film-là pourrait bien être l'archétype de cet intérêt pour la psychanalyse et les tréfonds de l'âme. Le grand talent de Lang ici, c'est de transformer les théories souvent très abstraites de Freud en spectacle et en suspense. Le film regorge de potentielles lectures psychanalytiques. Par exemple cette maison soit-disant hypothéquée, mais qui en fait regorge de pièces secrètes, renfermant tous les fantasmes morbides de Michael, et qui apparaît bientôt comme purement symbolique : ces pièces représentent la psyché du garçon, les "cases de son esprit" encore à explorer, et ne répondent à aucune logique architecturale de la maison. Lang met d'ailleurs son point d'honneur à nous perdre dans les couloirs de cette demeure, on ne comprend jamais où on est. De même pour la scène du procès fantasmée par Michael, où il est à la fois l'accusateur et l'accusé : outre qu'elle présente des parallélismes troublants avec le procès de M le Maudit, on y voit présentées concrètement les méthodes d'analyse propres au freudisme, où le patient cherche à résoudre lui-même ses propres névroses. Enfin, l'attrait pour les contes de fées, tarte à la crème des psys, trouvent ici de brillantes illustrations, de Cendrillon à Barbe-bleue.

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Le film est encore complètement marqué par l'expressonnisme allemand, avec ses décors "illogiques" tout en ombres et en recoins obscurs, et, s'il marche trop volontairement sur les traces de Rebecca (ou même de Soupçons, de Spellbound ou de Notorious) sans jamais en atteindre le génie (actrice plus fade, moins de spectacle, plus de labeur dans le scénario qui a parfois du mal à se débarrasser du surexplicatif, voix off redondante), il reste une oeuvre très personnelle du gars Fritz. Parce que sa mise en scène est spectaculaire, avec cette utilisation très habile des miroirs, des coins de murs, des sur-cadrages ou des effets spéciaux discrets (cette fumée lourde lors de la scène de la fuite) ; et que le goût de Lang pour le fétiche (le foulard de la secrétaire qui cache son visage brûlé, la clé, la bougie cassée, ...) finit par donner à ce film très psy des allures de cauchemar éveillé qui imprime particulièrement la rétine. Au niveau formel, le film est magnifique ; au niveau du scénar, il pèche un peu. Mais on reste là face à un très grand film sur la psyché tordue d'un homme... ou celle guère plus reluisante d'une femme, Joan Bennett étant finalement l'héroïne de la chose, et son parcours initiatique devenant un des enjeux principaux du film. Bien, bien...  (Gols -14/04/20)

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