vlcsnap_2010_06_11_22h38m25s146On commence avec un moyen-métrage bien amer de Nanni, La Cosa (1990), réalisé après Palombella Rosa et qui en est le versant documentaire. Moretti s'infiltre à l'intérieur de réunions du PCI à l'heure d'une refonte complète de ses statuts, de ses motivations, de son nom même, bref à l'heure de son bilan guère réjouissant. Cadres la plupart du temps fixes sur ces dizaines d'intervenants, qui défendent tous une certaine mémoire de l'engagement tout en fustigeant la perte des idéaux, l'assagissement de leur révolte et les concessions passées. On ne sait trop si on doit s'enthousismer devant ces sorties lyriques, très concernées, et qui dessinent à la longue un engagement collectif encore bien vivace ; ou s'attrister devant le constat de la fin de la grandeur communiste italienne. Moretti se contente de regarder, sans commentaire, et garde ses postures pour lui, nous laissant le soin de penser par nous-mêmes. Le film est beau, presque flamboyant, rassure sur le genre humain, sur la beauté du dialogue et du rassemblement : ces générations qui s'affrontent dans un combat commun, ces gueules de prolos qui viennent raconter la ferveur de leur foi en une utopie, tout ça fait chaud au coeur. Mais La Cosa est aussi très triste : à l'image de ce plan final où tout le monde discute sans plus s'écouter, on a l'impression d'une parole qui ne fait que tourner en rond, qui ne résoudra plus rien. Un très beau film sur l'engagement, qui est aussi un renoncement et un adieu.

Hilarant et touchanSans_titret à la fois, Le Jour de la première de Close-Up (Il giorno della prima di Close-Up - 1996) semble être un sketch extrait de Journal Intime. On y voit le Nanni fébrile comme jamais devant la préparation du film de Kiarostami qui passe dans son cinéma : perfectionniste jusqu'à l'obsession, il contrôle tout, depuis la garniture des sandwichs jusqu'à la taille des encarts publicitaires dans la presse, depuis l'accueil du public jusqu'au réglage de l'écran. Moretti apparaît là-dedans en dernier Mohican d'une cause perdue du cinéma, celle qui veut la perfection, celle qui le considère comme un art à prendre au sérieux. Implacables, les chiffers des entrées des concurrents sont égrénés tout au long du film (Le Roi Lion, Quatre Mariages un enterrement...), mais ces 6 minutes sont porteuses d'un espoir précieux. On y aperçoit fugitivement une scène de Close-Up, quelques secondes en lévitation au milieu de l'angoisse de Nanni, et on y découvre surtout un amour du travail bien fait, de l'artisanat, qui vous tortille le coeur. Profondément amoureux de son métier, Moretti est en plus franchement drôle là-dedans. Une petite bulle de modestie et de légèreté, teintée d'amertume.

vlcsnap_2010_06_11_22h34m16s219En pleine crise d'inspiration, Moretti parvient tout de même à réussir brillamment Le Cri d'Angoisse de l'oiseau prédateur (Il grido d'angoscia dell'uccello predatore - 2003). En fait, il se sert justement de ses doutes pour nous offrir un des films errants dont il a le secret (ce sera également le sujet d'Aprile, dont ce court est une sorte de prolongement). Il est constitué de très courtes parties correspondant à chaque fois à une possibilité de film ébauchée par Nanni : doit-il faire une comédie sur les angoisses d'un père face à son bébé ? un documentaire sur la gauche et les concessions politiques ? une chronique sociale sur les quartiers de Rome ou de Venise ? Chaque sketch est une proposition, de style, de ton, de forme : tout fonctionne, mais on sent que Moretti est à un carrefour, que la dépression guette. Le film s'ouvre sur un discours de Berlusconi, annônant ses platitudes devant Nanni qui fume un pétard gros comme un arbre ; le spectre du politicien verreux va imprégner l'ensemble du court-métrage : si la gauche a un sursaut, si, à force de concessions, elle revient sur le devant de la scène, Moretti n'en est pas pour autant réconcilié avec le peuple italien et la vie en général. Le cri d'angoisse de l'oiseau semble bien être celui du cinéaste également. Profonde crise de doute que Moretti parvient à transcender élégamment en une comédie grinçante et parfaite. Il y a tout Nanni là-dedans, c'est un bijou.

vlcsnap_2010_06_11_22h37m25s63On a déjà parlé dans ce blog de Journal d'un Spectateur (Diario di uno spettatore - 2007), puisqu'il fait partie de l'ensemble intitulé Chacun son Cinéma. Mais j'y reviens deux minutes pour admirer une fois de plus la simplicité du procédé, la douceur incroyable de ces petits souvenirs drolatiques de cinéma racontés à mi-voix (ou en hurlements) par un Nanni magnifiquement touchant. Tout comme le film sur Close-Up, c'est une déclaration d'amour totale à son art dans ce qu'il a de plus noble : comment écouter une musique (en l'occurence, celle de Rocky Balboa), comment regarder l'affiche d'un film (Domicile conjugal), comment simplement voir un film, peuvent changer une vie, sans bruit mais durablement ? C'est pas grand-chose, ces historiettes sans conséquence, mais on sent que pour l'amoureux qu'est Moretti, elles sont capitales. La mise en scène, toute en astreintes (filmer la seule salle de cinéma) est ici dopée par de choix toujours renouvelés de placements de caméra, d'angles de vue : c'est l'éternel exercice du "personnage placé dans un territoire", mais quand ce personnage est Moretti et ce territoire un cinoche, c'est bouleversant.