isaacsS'appuyant au départ sur des concept relativement originaux (de la vie dans un ascenseur (bien vu) aux trajectoires de personnes en "transit" dans une gare ou à Calais), Marc Isaacs semble ne pas suivre de plans, de scénarios franchement établis, suivant au feeling les personnes qu'il rencontre avec sa petite caméra à la main. Relativement discret, notre homme ne semble guère avoir de peine pour s'attirer la sympathie et la confiance de ces quidams qui se confient avec une immense franchise sur les drames ou les petits bonheurs de leur vie. Plein d'empathie pour ces communs des mortels, Marc Isaacs a réalisé trois docs où il se montre définitivement plein d'attention envers ses personnages souvent fébriles, parfois même en pleine détresse, mais toujours sincères devant cette caméra à hauteur d'homme.

Lift (2001)

isaacs__lift3_Bien belle idée que celle de squatter dix heures par jour la même cage d'ascenseur. Il est clair dès le départ qu'on ne parviendra qu'à capter des bribes de vie de ces mini voyageurs ascensionnels mais Isaacs semble toujours profiter de ce lieu clos s'il en est pour tirer quelques confessions;  d'une petite séquence de racisme ordinaire (cette vieille grand-mère qui semble sortir d'un tout droit d'un dessin animé de Miyazaki, qui profite de la présence de la caméra pour annoncer à un Indien qu'il n'y a pas assez de place pour lui dans l'ascenseur) à des saynètes où les gens finissent par se lier avec cet observateur observé (ce même Indien toujours prompt à proposer un ptit truc à bouffer à notre caméraman du plus petit studio du monde): l'ensemble est forcément un peu "haché" mais on finirait presque par se familiariser avec ce petit groupe d'individus rencontrés  le temps d'une poignée d'étages. Isaacs n'hésite point à appâter le chaland en posant quelques questions intimes (de quoi avez-vous rêvé cette nuit ?, A quoi pensez-vous aujourd'hui ?) et la spontanéité des gens de faire le reste (de cette vielle dame, décidément intenable, qui conte un "rêve" plutôt scabreux avec notre Marc himself à cette dame entre deux âges toute surprise de se rendre compte que c'est le première fois qu'on s'intéresse à ce qu'elle a en tête). Certains confient tout un pan de leur vie - par épisodes ou d'un trait, comme si parfois la cage d'ascenseur restait suspendue non seulement dans le vide mais aussi dans le temps (...) - et le projet tient parfaitement la route sur ces vingt-cinq petites minutes. Plus passionnant que la musique habituelle des lieux.

Travellers (2002)

isaacs__travellers1_Isaacs aborde des voyageurs dans la gare de Sheffield - me semble-t-il - et décide de suivre certains d'entre eux le temps d'un voyage, voire plus si affinité. Semblant s'intéresser en particulier aux personnes en transit sentimental (mais finalement qui ne l'est point ?), on suit les pas, entre autres, d'une femme qui a divorcé par amour laissant derrière elle un gamin auquel elle rend visite dès qu'elle le peut, d'une jeune fille ayant eu une enfance relativement difficile - c'est le mot -, d'un vieil homme qui rend visite à son aimée à l'hôpital, d'un homme séparé de son jeune gosse, gardé par la môman, qui peine méchamment à le reconnaître... Comme le martèle tout au long du moyen-métrage un black croisé sur le quai de la gare, love is everything, et on ne peut guère lui donner tort. On surfe un peu sur ces petites vies, mais l'émotion surgit parfois soudainement au détour d'une image (le vieil homme et sa femme alitée dialoguant en se prenant simplement les mains). Pudique et honnête, la meilleure pub pour les chemins de fer à ce jour.

Calais : La dernière Frontière (2003)

isaacs__calias2_Bien avant Lioret, Isaacs pose sa caméra aux abords de ce "no man's land" : s'il suit le parcours d'un Afghan et d'un Jamaïquain bloqués sans visa dans cette magnifique contrée qu'est la France, il n'hésite point également à nous conter l'histoire qui sent diablement la lose de ce petit café (le seul du coin dans son genre) tenu par un Anglais. On pense que notre Marc s'écarte un peu de son sujet en s'intéressant subitement à l'histoire du sosie de la Castafiore et de son mari de 85 balais, toujours à la recherche de petits business entre l'Angleterre et la France... On pense que notre homme fait un peu fausse route, avant que l'on réalise que la Castafiore a connu elle aussi au cours de sa vie son lot d'aventures, transbahutée constamment ici ou là, d'un côté ou de l'autre d'une frontière (entre l'Espagne et la France avant de devenir une habituée du "Channel" pour ne pas dire de la manche vu la panade dans laquelle elle se trouve...). Endettée jusqu'au cou avec son mari, elle n'hésite point à faire part de leur ultime "coup de poker" : le suicide... Le Isaacs tente tant bien que mal de la ramener à la raison, tout attendri par ce couple "sur les quais"...  Des trajectoires qui ressemblent le plus souvent à des cul-de-sac (sauf peut-être pour cette jeune Lettone qui finit par repartir chez elle grâce à la petite aide financière d'une dame qui a le coeur sur la main; l'Anglais finit également par se barrer dans sa caravane (tout ce qui lui reste apparemment) avec sa petite famille pour aller "faire fortune ailleurs") qu'Isaacs nous conte toujours avec un immense tact. Belle(s) rencontre(s).