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Voici donc ce fameux film argentin récompensé par l'Oscar du meilleur film étranger cette année. Lisant ici ou là un concert de louanges, j'ai comme l'impression d'avoir pas vu le même film... C'est certes assez bien ficelé, l'interprétation est solide, mais au niveau du scénario, on a toujours l'impression d'avoir un quart d'heure d'avance sur les événements (je me suis même demandé si je ne l'avais pas déjà vu, il y a vingt ans, mais je suis sûrement un peu mauvaise langue): un meurtre crapuleux rapidement élucidé, une histoire d'amour, annoncée d'entrée de jeu, qui peine à dire son nom (ou à s'épeler...), une amitié entre deux hommes "à la vie à la mort", une sourde vengeance qui plane... un cocktail pas vraiment nouveau avec, en toile de fond, un leitmotiv : une passion (pour un être, une équipe de foot, une idée), c'est pour la vie, parfaitement Messieurs-Dames (ah!). Campanella ne cesse de faire des allers-retours entre présent et passé - en faisant apprécier au passage les progrès qu'on a fait dans le maquillage des acteurs - et son scénario se déroule tranquillement sans qu'on ait jamais l'impression d'assister réellement à une quelconque surprise; même le twist final n'a rien d'ultra original, nous ramenant tout droit à un film coréen récent - que je ne citerai po histoire de po péter le maigre suspense. Certaines séquences sont en outre diablement téléphonées (notre héros barbu qui parle, parle, parle en marchant dans ces longs couloirs avant de s'arrêter bouche bée - roh mon Dieu! -, devant le cadavre (c'était prévisible... à mort, cette petite rupture), l'interrogatoire par l'héroïne du présumé coupable qui le chauffe à mort pour le faire sortir de ses gonds (c'est long, long, long et, là encore, guère original), le fan de foot qui récite son texte pendant des plombes avant que notre héros tilte sur la piste qu'il ouvre (on pouvait à nouveau gagner facilement cinq minutes), le regard, sur la photo, du présumé coupable en direction de sa victime (Sherlock Holmes est argentin, c'est clair), idée reprise ensuite "ultra subtilement" pour faire un parallèle (...) avec la propre passssssion de notre héros (au cas où ce ne serait pas clair pour tout le monde dès le début)... et j'avoue avoir vraiment eu du mal à fixer mon attention sur autre chose que ces très gros ressorts scénaristiques. Campanella lâche totalement les chevaux lors d'une séquence d'arrestation d'une surprenante maestria (dans le stade de foot, ça dépote sa mère, faut reconnaître) mais le rythme du récit reprend ensuite avec, malheureusement, la même mollesse. Bref, ça passe la barre - grâce notamment à l'évidente complicité entre Ricardo Darin et la charmante Soledad Villamil, notre couple phare - mais il n'y a, à mon humble avis, vraiment pas de quoi tomber en pamoison devant cette histoire bien maigre en rebondissements et guère originale et inventive dans la mise en scène...   (Shang - 18/03/10)

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Ma foi, je suis d'accord avec mon camarade pour dire qu'on ne ressort pas de ce film cloué (il a eu l'Oscar, quand même, on ne pouvait pas s'attendre à une révolution cinématographique) ; mais je serai quand même beaucoup moins sévère que lui, ayant passé un fort bon moment avec ce polar sentimental joliment troussé. Si mon collègue a tout à fait raison de critiquer les scènes attendues qu'il mentionne, s'il y a là-dedans beaucoup de longueurs et quelques passages inutiles, il n'en demeure pas moins que, dans son ensemble, El secreto de sus ojos se regarde avec un vrai plaisir. Pour ma part, moins rompu sûrement que Shang à ce type d'intrigue, j'ai été assez bluffé par cette résolution finale, qui m'a laissé tout songeur ; mais surtout c'est le plan d'ensemble qui me semble beaucoup plus ambitieux que ce qu'il en dit.

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Il s'agit ici beaucoup moins de résoudre une intrigue policière que de parvenir à concrétiser une histoire d'amour. Le couple de héros a été stoppé dans son élan par la non-résolution d'un meurtre : ils se sont ratés, obsédés par ce meurtre qui leur a pris toute leur pensée. Aujourd'hui, il s'agit pour le héros de commencer à vivre cette histoire avortée, et pour ce faire, d'exorciser ses obsessions policières. L'écriture du roman se transforme peu à peu en quête de l'oubli du passé. Le film est très astucieusement construit par flashs-back qui s'enchâssent de plus en plus rapidement l'un dans l'autre, jusqu'à devenir très troublant quand le passé rencontre le présent (ce qu'on a raté hier qui trouve sa résolution aujourd'hui, tout comme l'intrigue amoureuse). Le héros devra aller au bout de la vérité, même si elle ne lui sert plus à rien, pour pouvoir commencer à assumer ses sentiments. Voilà une idée hitchcockienne ou je n'y connais rien. Très agréable, du coup, de voir comment l'acteur joue beaucoup plus sur sa "terreur" amoureuse que sur les surprises à tiroirs de la trame principale. Son jeu, dans les scènes avec la touchante Soledad Villamil, est d'une très belle subtilité. Même si la partie polar tient très bien le coup, c'est sur la résolution sentimentale que repose le suspense du film : il s'ouvre d'ailleurs sur un accident traumatique (les adieux entre amoureux sur un quai de gare), tout comme Vertigo à maintes reprises, comme un thème annoncé que le cinéaste ne fera que semblant d'abandonner au profit de l'énigme.

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Hitchcockien, le film l'est d'ailleurs souvent, dans la mise en scène pas du tout si plate que Shang le suggère. Je reviens à cette scène de stade de foot, absolument bluffante : un plan-séquence virtuose qui démare dans le ciel en plan ultra-large sur le terrain de foot, pour plonger ensuite sur des gros plans dans les tribunes (belle utilisation de la foule pour brouiller les pistes), puis s'enfonce dans les sous-sols pour terminer dans une sorte de contre-champ sur le ciel, tout ça sans coupe : c'est non seulement techniquement impressionnant, mais c'est aussi une très bonne idée pour rendre la sorte de rage que mettent les enquêteurs à trouver cette aiguille dans une botte de foin (un suspect au milieu d'un stade bondé). Ce passage de l'infiniment grand à l'infiniment petit en un seul mouvement aurait ravi Hitch, qui a utilisé la technique plus d'une fois. Jolie utilisation également des cadres dans la scène de résolution finale : qui regarde qui ? pourquoi ? quel effet ça fait ? questions subtilement psychologiques élucidées par la seule mise en scène.

Il est vrai que le "discours" du film ne va guère plus loin, et qu'on ne trouve là-dedans qu'un plaisir de l'efficacité plus que de la profondeur. Mais Campanella fait preuve ici d'un très bon sens de l'espace, de l'écriture, et d'un côté artisan agréable dans sa façon de raconter. Plaisir, donc.   (Gols - 16/05/10)