Peter Ibbetson (1935) de Henry Hathaway
Voilà une histoire d'amour fou qui semble avoir charmé les surréalistes à l'époque, et on ne peut pas leur donner tort. Un récit somme toute classique et attendu dans sa progression (deux enfants séparés qui vont se retrouver, incidemment, beaucoup plus tard et retomber dans les bras l'un de l'autre malgré des contraintes difficilement contournables : parce que c'était lui, parce que c'était elle), mais qui dans sa dernière partie joue à fond la carte de la passion : à défaut de pouvoir se vivre dans la réalité, celle-ci se perpétuera dans le rêve... Gary Cooper, en gentleman anglais à la fine moustache, et la diaphane Ann Harding interprètent avec beaucoup de tendresse le rôle de ces amants de "l'impossible", Henry Hathaway n'y allant pas de main morte pour multiplier les symboles visuels : une bonne douzaine de séquences avec la présence de grilles dans le décor, véritable leitmotiv de cette histoire; si ces dernières finissent toujours par s'ouvrir pour permettre les retrouvailles, réelles ou imaginaires, de ces deux personnages, elles viennent aussi illustrer à la perfection le fait que ces deux individus sont restés totalement prisonniers de leur souvenir de jeunesse. Une magnifique thématique qui n'aurait point déplu au gars Nabokov.
Une première partie située en riche banlieue parisienne mettant en scène nos deux bambins anglais et durant laquelle Hathaway parvient à éviter toutes gnangnanteries. Les deux gamins, impeccablement dirigés, ne cessent de se tirer la bourre et de se disputer à propos de pauvres planches en bois, mais sans jamais finalement parvenir à se passer l'un de l'autre. Hathaway rend ces scènes terriblement vivantes grâce à de jolis mouvements de caméra très fluides - longs travelling latéraux, légers travellings avant ou arrière... - et on est dès le départ sous le charme de cette amitié éternelle qui se trame. Forcément, arrive le moment dramatique de la séparation suite à la mort de la mère du bambin, mais on se dit que ces deux-là seront forcés de se recroiser. On retrouve des années plus tard, à Londres, notre gars Gary en architecte (sa passion d'enfance pour les constructions ne s'étant point étiolée) qui vit une petite vie des plus paisibles : s'il se consacre sérieusement à son taff, toute passion semble avoir déserté cet homme qui, contrairement à ses collègues, n'éprouve aucun plaisir à aller se détruire dans un bar en soirée. Son patron, aveugle, tente de lui ouvrir les yeux et de le remotiver en lui proposant de faire un petit break à Paris. Notre Gary y croisera la mimi Ida Lupino avec laquelle il va revenir sur les lieux de son enfance. Ne pouvant partager avec elle les souvenirs de son passé, il s'en revient à Londres, guère plus excité. Son boss l'envoie alors réaliser un projet en province : il s'agit de rénover les écuries (pas de mauvais jeu de mot, on est dans la poésie les enfants) d'une certaine Duchesse of Towers; dès leur première rencontre (derrière des grilles, comme à l'époque où ils étaient voisins) ils s'accrochent, forcément, puis se réconcilient, forcément, et on sent, de loin, le coup venir... Seulement le Duc n'est pas du genre à être dupe...
On assistera à une suite d'événements dramatiques, mais pour deux amants rien n'est impossible... La dernière partie a tout du conte de fée ultra romanesque et romantique à souhait, mais là encore Hathaway cherche toujours à soigner ses lumières et ses effets (ces grilles de cachot que l'on peut traverser, si l'esprit le veut) pour tenter de ne pas flirter avec la niaiserie : même lorsqu'on retrouve ces amants gambadant joyeusement en rêve dans la campagne (l'image d'Epinal frissonne), la menace planant sur leur passion exacerbée n'est jamais loin (on a droit à un éboulement de terrain dantesque). Tout est question de foi au-delà de ce qui est imaginable, et à ce petit jeu là, Hathaway parvient parfaitement à illustrer son propos, navigant constamment entre la noirceur de la réalité et la lumière de leur songe. Une bien belle histoire d'amour fusionnelle magnifiquement mise en images. Du grand Hathaway, tout à fait.




















Breton, L'amour fou