Le style s'affine jusqu'au chef-d'oeuvresque dans cette période Mutual. Franchement, pratiquement tout est bon, et c'est bien pour faire dans la nuance que j'ai continué d'indiquer en rouge mes préférés. Le grand Chaplin est là, définitivement.

floor chaplin mutuals coverCharlot chef de rayon (The Floorwalker)
Chaplin débute brillamment au sein de la Mutual avec ce court rythmé au taquet et rempli de 40000 gros gags/minute. Dès le départ, en constatant la multitude d'objets et de décors contenus dans ce grand magasin, on se frotte les mains en imaginant déjà comment le compère va tout casser dès qu'il va apparaître. On n'est pas déçu : Chaplin se sert de chaque micro-détail pour nous faire gondoler, de la fontaine au chapeau à fleur, de l'escalier mécanique (un classique) au plumeau. Il a rarement été aussi inventif que là, non seulement au niveau des cascades mais aussi à celui de son scénario : une histoire tarabiscotée de sosie qui tient vraiment la route, qui permet de faire le lien entre tous ces mini-sketches. En plus, le gars "poétise" de plus en plus son personnage, comme le montre la superbe séquence où il est tellement heureux d'avoir trouvé des billets de banque qu'il improvise une longue danse hilarante plutôt que de fuir le vilain qui veut l'assommer : très bel exemple du "gag pour le gag" que le gars développera dans ses longs. Bref, personnage attachant, gags impeccables, baffes phénoménales et idées à foison : un grand Chaplin.

fireman_firstimagepullingoutCharlot pompier (The Fireman)
Du coup, celui-là paraît presque plus plan-plan, alors que notre héros ne ménage pas ses efforts pour nous faire marrer. Sur les traces de son acolyte Buster Keaton, il construit ici une succession de gags assez énormes à base de cascades et de carriole sans frein, et c'est peut-être, en termes financiers, son projet le plus gros depuis le début : les scènes en extérieur, faites d'incendies, de chevaux fous et de sauvetages le long de façades d'immeubles, ne ressemblent pas à du Chaplin, mais il les réussit pas mal grâce à une caméra acceptant enfin d'être mobile et énergique. On préfèrera pourtant les scènes dans la caserne, même si elles sont un peu mal rythmées. On y voit le compère se ramasser un nombre de coups de pied au cul impressionnant, qui vire presque au malaise à force (le côté maso finit par ne plus faire rire). Mais le jeu fin de Chaplin, sa science de la petite mimique, sa façon de désamorcer le tragique pour revenir vers le comique, font mouche encore une fois.

tumblr_m6tbwf1wpX1qbihdzo1_1280Charlot musicien (The Vagabond)
Gros plantage pour le coup que ce film-là, sûrement un des moins intéressants du bougre en cette période où son talent commence à s'épanouir pleinement. On apprécie certes le premier tiers, où les numéros de violoniste de Chaplin donnent lieu à quelques mimiques assez poilantes (adoré sa façon de saluer comme une grande star par exemple) ; mais ensuite l'ensemble devient très poussif, renouant avec la médiocre période où les coups de bâton étaient les seuls gags qu'il arrivait à trouver. On ne rit pas là-dedans, le film manque cruellement d'idées. On poura seulement noter que le genre mélodramatique devient de plus en plus présent dans l'écriture (notre Edna est traitée comme une chienne par des bohémiens, Charlie va lui venir en aide avec ses petites forces), trouvant parfois l'équuilibre fragile entre drame et comédie que les longs métrages manieront avec panache. Mais sinon, je vous propose d'oublier ce film-ci...

tumblr_medjyvOWwF1rix1rwo1_1280Charlot rentre tard (One A.M.)
... pour mieux voir et revoir celui-là, pure merveille de burlesque assez proche finalement d'un Buster Keaton. Seul acteur du film (à l'exception d'un chauffeur de taxi dirigé dans l'immobilité complète), Chaplin dresse une sorte de bilan : c'est lui le chef, point. Trois décors, une dizaine d'accessoires, un gars bourré qui rentre chez lui : la simplicité faite gags. Avec presque rien, une table tournante, une horloge, la portière d'une voiture, un lit pliant, le gars invente environ 15443 gags, postures et mimiques, tous étant parfaits. C'est du gag de cascades, de chutes et de baffes dans la face, mais il y aussi toute la gamme infiniment subtile des petits gestes et des petites expressions de visage, souvent plus drôles encore que la situation. Pêté de rire je fus, oui, à la vision de Chaplin courant après la bouteille qui lui échappe ou tentant d'allumer sa clope alors que son bras est passé par la vitre du taxi. De l'épure totale : un chef-d'oeuvre.

tumblr_lpwo4oDuoy1qbaielo1_500Charlot et le Comte (The Count)
Après un tel coup de génie, difficile de renchérir. Aussi Chaplin se contente-t-il d'un sympathique film comme il sait les faire, à base de coups de pieds au cul des méchants, de dragouille de base et de petits gags enlevés. Il y a de quoi s'en mettre sous la dent dans ce film alambiqué au niveau du scénario (une histoire impossible d'usurpation d'identité), mais qui contient plein de trésors : Charlot en tailleur qui mesure la bouche de sa cliente, Charlot qui danse comme un cabri (un prequel de Modern Times), Charlot qui pulvérise un buffet de petits fours juste pour montrer à une donzelle qu'il est tout excité, Charlot qui te fout des coups de savate façon jeté-retourné (les cascades sont impressionnantes)... Avec toujours ce sens du petit détail : un endroit du parquet est trop ciré, et dès qu'il passe dessus il patine, on dirait du Tati. C'est très amusant, mais assez incompréhensible au niveau de l'histoire.

Annex - Chaplin, Charlie (Pawnshop, The)_NRFPT_02Charlot usurier (The Pawnshop)
Une scène et un geste sauvent vraiment ce film de l'ordinaire. Le geste, c'est au tout début du film, celui où Chaplin s'attrape lui-même par la ceinture pour s'aider à monter sur le trottoir : la quintessence du gag chaplinesque, un simple mouvement d'une demi-seconde qui allie l'absurde à la danse, génial. La scène, c'est celle où il répare en deux longs plans, un réveil. C'est absolument hilarant de le voir faire, non seulement dans les inventions purement gaguesques (il ausculte le réveil comme un médecin, puis le démonte façon boîte de conserve), mais surtout dans les petites mimiques de spécialiste en horlogerie qu'il invente. La précision incroyable des regards, de chaque mouvement, force l'admiration. Pour le reste, c'est plaisant, parfois déjà vu (les gags avec l'échelle), parfois éblouissant (les éternelles scènes de bagarre, ici poussées à l'extrême). Mais franchement, la scène du réveil devrait être culte autant que les petits pains de La Ruée vers l'or ou les engrenages de Modern Times.

tumblr_m2h44d111u1qfeknio1_400Charlot fait du ciné (Behind the Screen)
Du bon travail, aucun doute, mais ce film peine à sortir du simple film à gags. Gags excellents, cela va sans dire, la mécanique chaplinesque atteignant à cette époque des sommets : il faut voir le gars glisser entre les pattes de ceux qui veulent lui mettre des beignes, et retourner la situation pour être lui-même le donneur de coups. C'est rythmé au millimètre et très marrant, c'est vrai, mais on attend plus du Chaplin de cette période-là : pas de génie dans le scénario, le gars est un peu dans ses pantoufles. Il y a quand même une séquence qui en dit long sur l'époque : un baiser échangé par Chaplin et Purviance, cette dernière habillée en garçon, donne lieu à une pantomime homophobe de la part du vilain de service, que Chaplin interrompt par un bon coup de pied au cul : Charlot défenseur des gays de 1916 ? mmmm, peut-être pas quand même, mais voilà un épisode intéressant. A part ça, c'est du plaisir pur, aucun doute.

the-rinkCharlot patine (The Rink)
Un film dopé à l'énergie : sur un rythme absolument trépidant, notre héros enchaîne les gags avec une régularité métronomique, c'est un vrai festival. Qu'il s'agisse de servir dans un restaurant (toute une gamme d'humour là-dedans, du simple gag à base de chutes et de tartes à la crème à l'absurde complet, un poulet frit pouvant pondre un oeuf sur la tronche du client) ou de se payer un tour à la patinoire, l'invention est constante. Chaplin s'avère excellent patineur, et n'hésite pas à nous montrer sa grâce de ce côté-là. Mais c'est là aussi dans la surenchère des gags qu'il est le plus fort : des courses-poursuites dantesques, des chutes terribles, des bagarres homériques, mais surtout une perfection totale dans le tout petit : déplacer le cul d'un serveur qui bloque le passage, faire le pitre avec son chapeau pour séduire la Purviance ou titiller de sa canne le méchant de service. Un grand film, quoi...

Zepped est un film qui a été retrouvé l'an passé, et qui est jusqu'à présent invisible (à moins que quelqu'un ait un plan ?). Ne me demandez pas non plus l'impossible...

foto1bigCharlot policeman (Easy Street)
Notre compère a dû perdre facile dix kilos sur ce film-là : il n'avait jamais été aussi acrobate, cascadeur, virtuose que là. Le film est proprement échevelé, dopé comme c'est pas permis. Franchement, la course-poursuite avec une horde de mauvais garçons mérite à elle seule le détour : le gars saute par une fenêtre, ressort par une autre, passe entre les jambes, feinte, etc, avec une maestria unique. Et puis il y a aussi le plaisir subversif de voir Chaplin habillé en flic, chaussures trop grandes, manteau aux genoux et efficacité dans les chaussettes, qui préfère rigoler avec des bébés plutôt que de surveiller les malfrats, qui pique des légumes à un marchand pour nourrir la veuve et l'orphelin. On a même droit sur la fin à un héros drogué (il s'est assis sur une seringue) et qui du coup vient à bout de toute une armée de vilains. Et puis les tendances mélodramatiques ont de plus en plus de place dans le cinéma de Chaplin, dans ce savant équilibre qui fera la gloire des longs-métrages. Bref, c'est spectaculaire, c'est touchant, c'est hilarant, en un mot c'est parfait.

charlot-fait-une-cure-1917-02-gCharlot fait une cure (The Cure)
Après tant de bonheur, celui-là déçoit quelque peu, on devient exigeant en ces années Mutual. Pas que ce soit dénué d'intérêt, bien sûr, mais l'ensemble tient plus de la grosse blague que de la finesse : notre héros, qui n'est plus clochard, est un alcoolique en cure, et s'emploie à souler tout le centre balnéaire où il échoue. C'est dire que les acteurs rivalisent de marches en biais et de chutes, ouarf ouarf. En un mot, ce n'est pas très drôle, malgré le jeu parfait de Chaplin et ses éternelles mimiques craquantes. Le bougre est pourtant parfois pris en flagrant délit de "jeu pour la galerie" (ses poses en maillot de bain sont un peu poussives). Quelques très bons gags, bien sûr, mais l'ensemble est assez moyen.

imm1L'Emigrant (The Immigrant)
Etonnant film que celui-là, qui n'est certainement pas le plus drôle de Chaplin (assez peu de gags finalement, aucune des courses-poursuites ou des bagarres dantesques auxquelles il nous a habitués), mais c'est sûrement le premier qui prend ainsi à bras-le-corps le contexte social contemporain pour en faire l'arrière-plan de la comédie et du mélodrame. Profondément ancré dans son époque, ce court annonce clairement les grands films "politiques" de Chaplin, et fait de la misère économique de l'époque le terreau de ses gags. L'immigration, la dureté de l'arrivée à Ellis Island, la pauvreté, le chômage, la faim, tout ça est très présent dans le film, superbement rendu par les décors et la lumière (techniquement, le premier vrai bon film du gars ?), et forme la base de l'histoire. Du coup le personnage prend une singulière ampleur, à la fois misérable et grand-coeur, ridicule et héroïque, et devient le symbole d'un combat pour la survie. Très attiré par le mélo, Chaplin filme surtout la naissance d'un amour sur fond de crise sociale (Edna Purviance, orpheline touchante), et jongle superbement entre drôlerie et émotion. On continue de bien se marrer en le regardant manger des haricots ou tanguer sur son bateau, mais c'est surtout la mélancolie du film, sa façon de filmer l'Amérique des déclassés, sa douceur et ses gros plans tout simples qui restent en tête. On peut aussi y voir une manière de régler ses comptes avec lui-même vis-à-vis de sa propre arrivée aux States, qui fut fortunée alors que ses compatriotes devaient se contenter de la troisième classe. Très grand film.

the-adventurerCharlot s'évade (The Adventurer)
Chaplin revient à ses premières amours, les courses-poursuites échevelées et les catalogues de gags enfilés comme des perles, et il y perd un peu : sans scénario, sans ambition, ce film part un peu dans tous les sens. Surtout le personnage est relativement flou, et pas très bien filmé par un réalisateur contraint aux plans larges tant les gags sont inscrits dans de grands décors (une falaise au bord de la mer, une grande demeure bourgeoise). Bon, cela dit, c'est encore une fois extraordinairement inventif, bien sûr ; c'est là-dedans qu'on trouve le fameux gag relevé par Bazin comme archétype de l'humour chaplinesque (le gars qui recouvre de terre la chaussure d'un flic pour tenter de faire disparaître le danger), mais il y a aussi 16 millions de petites trouvailles rythmées au taquet. C'est juste que ce film est un peu une régression dans le cursus du gars, et que le ton qu'il a trouvé récemment est absent ici.

époques : Keystone / Essanay / Mutual / First National