Je n'avais pas pleuré comme une madeleine devant un film depuis Douglas Sirk, mais là je dois dire que les dernières scènes de Splendor in the Grass m'ont tout bonnement assassiné. Et encore, je dis les dernières scènes, je devrais plutôt dire la dernière heure. Vous me voyez donc tout chose, je vais essayer de taper quelques mots quand même pour vous expliquer tout ça.

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Tout commence pourtant plutôt gentiment dans ce film-piège : la jeunesse folle middle-class des années 20 qui fricotte dans les nouvelles tractions de papa, le joli minois de Natalie Wood, le non moins parfait visage de Warren Beatty, ça s'embrasse sur fond de cascade idyllique et ça s'invite aux fêtes de fin d'année : on pense qu'on est dans une comédie de moeurs douce-amère classique. Et c'est un peu ça pendant une heure, malgré les petits drames qui jalonnent l'existence rêvée de ces jeunes gens. Oui, papa Beatty n'écoute pas son fils et veut lui faire suivre des études dont il n'a aucune envie ; oui, maman Wood est un peu obnubilée par l'argent ; oui, les copains de classe sont un peu fêlons et sautent sur la moindre faiblesse de coeur de nos tourtereaux. Mais somme toute, tout ça est gai, légèrement mélancolique si vous voulez, mais rien de sérieux. C'est d'ailleurs splendide à regarder, la mise en scène de Kazan est proprement enchanteresse, avec ces gros plans amoureux sur ses jeunes acteurs, cette façon de les inscrire profondément dans un paysage, dans un contexte social, cette direction d'acteurs très expressive et en même temps subtile à mort. Beatty est sur la ligne de James Dean, et même s'il est encore peu à l'aise dans les scènes de "démesure", il est parfait en gamin découvrant les arcanes de l'amour et de la douleur ; quant à Wood, qu'est-ce que vous voulez, elle est proprement parfaite... et encore, elle ne balance dans cette première partie qu'une toute petite partie de ses talents.

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Oui, car exactement à la moitié du film, alors qu'on se dit que Kazan devrait quand même passer à la vitesse supérieure et annoncer la couleur, il opère un virage à 180° qu'on n'avait vraiment pas vu venir. Le film devient sombre, très sombre, à la suite de ces personnages à bout de nerfs. La folie gagne peu à peu les rapports humains, tout ce qui était lumineux devient tragique, toute la joie s'efface devant une tragédie intime absolument bouleversante. A cela un seul coupable : le désir sexuel, et l'impossibilité qu'on a de l'assouvir pleinement. Comme souvent, Kazan pointe un état de la société à un moment T, et le rend coupable des tortures de la jeunesse : ici, le carcan des conventions, le poids de la hiérarchie sociale, les convenances et l'asservissement de la femme à son rôle de "mère porteuse" vont pousser Beatty et Wood dans leurs retranchements, jusqu'à la brisure. Kazan, avec une effronterie incroyable, filme le désir sexuel sans jamais le faire s'accomplir : foule de gros plans sur les acteurs où on les voit quasi en extase, au bord de la jouissance, poussant de petits soupirs, de petits cris, où leurs corps déborde de cette sève qui a besoin de s'exprimer, dialogues à double sens, intrusion de personnages "libérés" qui sont autant de contre-points à l'enfermement des héros (la soeur de Beatty, éclatante dans sa déchéance et dans sa liberté), importance symbolique des paysages (le fleuve comme expérience sexuelle). Le film ne cesse de montrer ce qui pourrait être, dans un monde parfait, et ce qui n'est pas. D'où une violence totale qui émerge subitement de tout ça. Dans ce jeu-là, Wood est impressionnante, au bord de la folie tout en conservant cette naïveté photogénique. Elle a droit à un dialogue avec sa mère (alternance de gros plans sur son visage et en contre-champ de plans américains sur l'autre) qui est à elle seule toute une grammaire de cinéma.

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Bien sûr, il y a aussi comme responsables les rapports conflictuels avec la génération précédente, sans lesquels un film de Kazan ne serait pas tout à fait accompli. Là aussi, une fois encore, c'est d'une justesse parfaite. Les personnages des parents sont dessinés avec une sensibilité énorme, Kazan ne tombant jamais dans un manichéisme trop facile (style "je suis du côté des jeunes"), mais chargeant la vieille génération de tout autant de frustrations que leurs enfants. Le père de Beatty (Pat Hingle, en cow-boy dépassé), surtout, est troublant, et a droit à quelques scènes de confrontations avec son fils qui marquent des points. Quand le film se termine, sur le constat le plus amer qui soit (l'amour n'est pas éternel), on hurle de bonheur devant la subtilité mise en place par Kazan : il refuse de donner un dogme à méditer, mais laisse son public réagir comme il le sent devant l'acidité de la vie, la fatuité de l'amour, ou la beauté de la vie et la grandeur de l'amour, au choix. Ma réaction à moi fut lacrymale, et ça fait du bien.

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