arton2714Un petit doc de pas grand-chose, qui ne s'embarrasse pas d'une quelconque ambition de cinéaste, mais qui vous touche doucement. Camille Plagnet, jeune gusse né après moi, ce qui a le don de m'énerver, fait preuve d'un très joli regard et d'une grande modestie vis-à-vis de son sujet, et réussit un tout petit film gentiment politique et en tout cas très humain. Il est question du "grand Z", ancien cheminot burkinabé qui a été licencié par la compagnie des Chemins de Fer après la privatisation de celle-ci. Il lui reste aujourd'hui pour vivre 1 euro par jour, ses yeux pour pleurer, et fort heureusement son stylo Bic (qu'il a chourré à son copain plus nanti) qui lui permet d'exprimer sa colère dans des pièces de théâtre furieuses et frontales.

La bonne idée du film, c'est d'alterner les prises de vue sur le quotidien misérable de ce personnage et les extraits de ses pièces, interprétées avec conviction par un acteur. La réserve, la distance, l'humour, la retenue que s'efforce de garder le vrai grand Z sont ainsi mises en regard avec sa colère à travers le comédien : c'est presque de l'anti-brechtisme, la réalité constituant la mise à distance, la fiction constituant la décharge d'émotions. Le grand Z est un personnage très attachant, que le Français Plagnet regarde sans aucune condescendance, comme on aurait pu le craindre (on n'est jamais dans le film ethno-truc à deux balles). Sa parole, ses poses de charmeur, la roublardise de ses méthodes pour taxer ses copains, tout constitue à faire de lui un vrai personnage, pudique, attachant, immédiatement sympathique. Il faut le voir réciter à sa sauce "La Cigale et la Fourmi", tenter de fourguer ses Tumultueusemédicaments miraculeux à des voisins pas dupes (on trouve la plante qu'il a broyée sur le bord de la route à côté), lire une de ses nouvelles ou danser élégamment : il respire l'humanité. Avec lui, c'est en somme toute l'Afrique bafouée et spoliée qui est représentée, un Tiers-Monde oublié parce que pas assez pauvre, pas assez malade ; c'est aussi la terreur de la mondialisation dans son ensemble que ce petit personnage endosse, par la bande, sans le vouloir, sans presque que Plagnet ne semble vraiment s'en rendre compte.

La limite du film est peut-être dans cette ignorance des règles du documentaire, qui rend La Tumultueuse Vie d'un Déflaté touchant mais aussi parfois un peu douteux. On ne peut s'empêcher de soupçonner les personnages de poser un peu devant la caméra, voire d'en rajouter dans la reconstitution (les scènes pourtant savoureuses de "mendicité consentie"), et rares sont les moments où ils semblent oublier la présence de cet oeil extérieur. Deux plans seulement trouvent un réel "naturel" : une interview interrompue par un coup de téléphone, ce qui donne un écran vide avec juste une parole qu'on n'arrive pas à suivre ; et le plan final, où Plagnet a  posé sa caméra dans la pièce à côté, montrant le grand Z un peu perdu dans sa solitude ("Il y a quelqu'un ? Ils dorment tous..."). A part cette petite réserve, on a là un fort joli film, engagé sans cris.