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Sur le papier, pas le sujet le plus sexy de la planète : Pelechian filme la transhumance, avec tous ses rites et toutes ses figures, depuis les longues cavalcades de troupeaux jusqu'au dur labeur de nos hommes, en allant jusqu'à une cérémonie de mariage champêtre (tiens). On se dit qu'on ne va peut-être pas s'éclater des masses. C'est tout le contraire : le cinéma de Pelechian, dirais-je en synthèse après en avoir vu... 2, c'est une sorte de pastorale infernale qui doit autant à la beauté de la nature qu'à l'horreur du monde. La transhumance n'est ici que prétexte à une ode bouleversante à la nature et aux hommes, qui se teinte très vite d'un vernis expérimental du meilleur effet.

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Rien de crâneur pourtant : la caméra suit les troupeaux, regarde les hommes bosser, a priori sans rien de plus. Mais c'est cet acharnement à regarder tout comme une sorte de cosmogonie immense qui fait toute la fulgurance de la chose. Si les animaux passent sous une montagne, on est happé par les ténèbres, et on se heurte (comme le caméraman) à des formes totalement abstraites, à des flashs de lumière, à un chaos indéfinissable ; si le fleuve fait un obstacle au passage des moutons, on suit dans la longueur les gestes des éleveurs qui les font passer un par un, de cheval à cheval ; et si l'un des moutons tombe à l'eau, alors on regarde longuement un type se jeter dans le torrent pour le rattraper. Les Saisons, c'est une perpétuelle lutte des hommes contre la nature, et une infinie complicité entre eux et elle. Les êtres humains, les animaux et les éléments naturels (déchaînés la plupart du temps) se fondent les uns dans les autres, dans une osmose qui apparaît dangereuse et infernale, mais dans une beauté à couper le souffle.

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C'est difficile à décrire, mais ce sont les ralentis qui sont ce qu'il y a de plus beau là-dedans. de temps en temps, sans prévenir, Pelechian passe au ralenti, presque à l'arrêt sur image, et c'est splendide. Tous les plans de la fin, avec ces gusses qui dévalent des pentes neigeuses avec des moutons dans les bras (l'expression saute-mouton prend ici tout son sens) au ralenti et sur la musique de Vivaldi, rentrent immédiatement dans l'oeil, et on est complètement happé là-dedans, simplement grâce au rythme, à la puissance visuelle induite par le ralenti. Pelechian ne dit rien sur la transhumance, on n'est pas ici dans l'information ; on est dans la poétisation du monde, dans un hommage effrayé et admiratif à ces gens qui ne reculent devant aucun obstacle, aucune galère pour accomplir leur travail. On ne sait plus, finalement si on vient d'assister à une pastorale joyeuse et virile (ces hommes qui courent en traînant des bottes de pailles grosses comme des maisons le long de la pente) ou à un aperçu de l'enfer (cette obscurité, ces fleuves impétueux, ce chaos constant, ce visage déchiré d'une jeune mariée). Tout ce qu'on sait, c'est que ces images sont immédiatement mythiques, un peu comme si Giono avait réussi à mettre en image l'écriture du Grand Troupeau ou du Chant du Monde. Pelechian est à cette hauteur, oui messieurs-dames. Je vais me précipiter sur ses autres films.