GODARD_DE_BAECQUEImpressionnante somme sur JLG que nous livre de Baecque, après le déjà imposant livre sur Truffaut : c'est de la biographie quasi au jour le jour, précise, érudite et pleine de découvertes, et on ressort proprement étourdi de ces 1000 pages en police 3, avec l'impression d'avoir passé plusieurs semaines aux côtés du cinéaste. On suit donc toutes les étapes de la vie du maître, depuis la peu connue enfance jusqu'au repli des années 2000, en passant bien sûr par toutes les périodes qu'on attend : Les cahiers du Cinéma, le succès des années 60, l'activisme politique des années 70 et la starification muséifiée qui s'en suivit. Le livre a le mérite de nous faire découvrir un Godard méconnu, intime, inattendu, en s'arrêtant notamment longuement sur la longue phase "Dziga Vertov", dont on savait finalement peu de choses : on y assiste à une remise en cause profonde de la part de JLG, qui, alors au sommet de sa reconnaissance médiatique, cherche suitement à s'effacer complètement, se cherche une identité politique, et disparaît pendant 10 ans. De Baecque met habilement à jour les différentes mues de l'artiste, qui aurait finalement fait 4 ou 5 "premiers films" qui corespondraient à 4 ou 5 phases identitaires précises : A bout de Souffle et la Nouvelle Vague,  Un Film comme les Autres et le repli vers l'anonymat, Numéro Deux et la vidéo, Sauve qui peut (la Vie) et le retour au cinéma "traditionnel, JLG/JLG et les films à la première personne.

Pas de réelle suprise dans les jugements critiques que de Bacque porte sur chaque film, qui a droit à chaque fois à tout son historique, depuis les différents états des scénariis jusqu'au chiffre des entrées, en passant par des petites notes critiques : Le Mépris, Pierrot le Fou, Passion, France Tour Détour ou Histoire(s) du Cinéma sont élevés au rang de chefs-d'oeuvre, et on passe avec dédain sur 2x50 ans ou Détective ; on ne saurait lui donner tort, mais on aurait aimé aussi un peu plus de personnalité dans cette lecture critique (légère, tout de même, le livre étant avant tout une biographie), comme c'est le cas sporadiquement (on a droit à une réhabilitation des films-collages genre Vladimir et Rosa qui fait bien plaisir). Si on apprend rien de plus sur la vraie profondeur des films de JLG, on découvre par contre la personnalité du cinéaste, véritable dictateur capricieux sur les tournages, éternel frustré, curieusement schizophrène par endroits (il met son point d'honneur à saboter les projets les plus beaux, comme son expo à Beaubourg), curieux personnage ambigu partagé entre intelligence supérieure et imposture flagrante.

Le livre prend d'ailleurs très souvent des allures de témoignage à charge contre Godard, pour lequel de Baecque éprouve visiblement beaucoup moins de tendresse que pour Truffaut. On ne nous épargne rien des comportements douteux du maître, de ses trahisons (Truffaut, Bergala, Gorin, Wiazemski), de ses sautes d'humeur, voire de ses défauts beaucoup plus génants (sa cleptomanie, son goût pour les prostituées, ses tendances à l'inceste). On comprend que toute biographie digne de ce nom se doive de ne rien cacher, mais à quoi sert, par exemple, cette note douteuse sur le fait que Godard aurait voulu payer Myriem Roussel pour coucher avec lui, affirmation qui n'est d'ailleurs étayée par aucun témoignage ? On dirait parfois que, dans sa volonté de se frotter au "monstre" Godard, personnage impressionnant s'il en est, de Baecque ne sait pas trop dans quelle direction tirer : les attaques sont souvent très personnelles.

Au rang des défauts du livre, notons aussi la difficulté de l'auteur à rendre compte de la vie "éclatée" de Godard dans son ensemble : on suit parfaitement les étapes de sa carrière, mais de Baecque a du mal à synthétiser, à nous faire comprendre comment l'auteur des films sociaux des années 60 a pu subitement passer au "ciné-tract", puis a pu tourner avec Delon et Depardieu, puis finir par ces auto-portraits mortifères d'aujourd'hui. Trop "horizontal", le texte échoue à attaquer l'angle thématique de Godard, montrer la cohésion de son oeuvre, qui existe pourtant. On a l'impression que la carrière de JLG est un énorme fatras de projets pondus presque au jour le jour, en fonction des commandes ou de "l'air du temps".

On reste tout de même fasciné par l'immensité du travail de de Baecque, qui réunit ici des témoignages précieux, et parvient à rendre compte du génie constant de Godard, de la fulgurance de ses inspirations, de la grandeur de son oeuvre (la plus grande du XXème siècle ? mais oui). Une oeuvre qui fut pondue dans la douleur, dans le doute, dans la difficulté, souvent au détriment des autres (spéciale dédicace à Claude Brasseur ou Mireille Darc), mais une oeuvre primordiale, que ce livre nous donne envie de revoir encore une fois dans son intégralité. Une lecture inévitable, absolument.

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