vlcsnap_2009_08_20_19h34m09s213Ossos est une sorte de brouillon de Dans la Chambre de Vanda, le film rigoriste mais assez fameux que Costa réalisera en 2001. On retrouve les mêmes décors d'appartements sordides, de rues qu'on imagine bien puantes, de ce quartier misérable de Lisbonne. On retrouve également ces personnages mutiques, drogués austistes, putes faméliques, filles-mères abandonnées, enfants cradouilles livrés à eux-mêmes. On retrouve enfin cette mise en scène janséniste, longs cadres mathématiques sur des visages, séquences mystérieuses qui ne prennent de sens que dans leur ensemble, enregistrement exigent du temps qui passe... Mais voilà : comme tous les brouillons, il est moins bon que le résultat final. Planter sa caméra dans ce lieu et enregistrer ce qui s'y passe, ça fonctionne dans le cadre du documentaire, où on accepte plus facilement d'assister à du "rien". Mais vouloir intégrer une trame, aussi maigre soit-elle, dans ce rien, c'est une autre paire de manches. Ossos fait du coup presque douter de la grandeur de Vanda, ou en tout cas fait naître le doute sur les intentions profondes de Costa.

vlcsnap_2009_08_20_22h19m04s92L'honnêteté totale de son cinéma habituel en prend un coup : on le soupçonne d'utiliser ce décor et la misère de ces gens pour fabriquer de la fiction, ce qui semble aller à l'encontre de son projet. C'est vrai qu'il se met vraiment à la hauteur de ses personnages, sans les juger, dans un semblant de prise directe qui fait son effet. Mais en même temps, on ne peut s'empêcher de l'imaginer en train d'organiser cette misère, de la mettre en scène, et du coup on perd en puissance. Ces longs plans hiératiques et vides semblent trop "prévus", trop habilement agencés pour être vraiment honnêtes. Là où Vanda saura conserver une rigueur impeccable en laissant tourner la caméra même quand il ne se passe plus rien, Ossos utilise le même procédé, mais "volontairement", ce qui en gâche tout le principe. Du coup, on s'ennuie (tout comme dans Vanda, quand même il faut le remarquer), mais c'est fait exprès, et on en veut un peu à Costa.

vlcsnap_2009_08_20_19h57m23s68Ceci dit, le respect reste total devant ce style épuré que le gars ne lâche jamais, devant cette façon de raconter une histoire "en creux", par de simples gestes, de simples scènes simples qui, mises bout à bout, finissent par prendre sens, et devant cette technique impeccable : le travail sur les cadres est splendide, celui sur les sons également, et on a droit à quelques gros plans sur des mains qui valent largement le Bresson de L'Argent. Voilà un cinéma qui regarde les gens dans tout leur désarroi, mais n'en rajoute jamais dans l'affect. Il y aurait de la place pour un bon vieux mélo, dans cette histoire de bébé non désiré dont on essaye de se débarasser par tous les moyens (abandon, vente, assassinat) et qui survit quand même ; Costa ne mange pas de ce pain-là, et livre un essai radical et humaniste sur ces pauvres gens abandonnés par la vie. C'est tout à son honneur, mais je le préfère dans le documentaire pur plutôt que le cul entre deux chaises.   (Gols - 20/08/09)


Ah oui, aucun doute sur le fait qu'il faut être sacrément en forme pour ne pas avoir envie de se tailler les veines avant la fin du film - avec le Naruse de ce matin, on ne peut pas dire que je me sois maté deux films qui respirent la joie... Ossos respire d'ailleurs plutôt le gaz, et avec cette histoire d'un enfant dont on cherche à se débarrasser, il est bien difficile de ne point penser à Rosetta ou à L'Enfant des frères Dardenne. Seulement si les deux frères signent deux oeuvres constamment en mouvement, comme habitées par une certaine rage, Pedro Costa choisit la carte molle où les personnages semblent produire un effort infernal pour produire une phrase ou s'effondrent sur des lits comme des troncs d'arbre qui n'ont rien vu venir. A noter tout de même quelques éclairs soudain de violence ici et là comme si ces gestes, aux allures de réflexe, pour se faire comprendre étaient plus naturel que les mots. Les cadres millimétrés et la photo magnifiquement éclairée signés Emmanuel Machel (l'ami Gols cite L'Argent, banco, il a justement collaboré à cette ultime oeuvre de Bresson) ont beau être bluffants de précision, difficile pour le spectateur de ne pas tomber dans une certaine torpeur l'heure passée. Certes l'oeuvre est exigeante et on ne va pas s'en plaindre, mais il faut reconnaître qu'on en ressort finalement peut-être plus assommés que plein d'empathie pour ces pauvres destinées... C'est le risque de toute oeuvre ardue, et j'avoue qu'avant de m'attaquer à Dans la Chambre de Vanda ou à En avant Jeunesse, je vais prendre soin de me faire un demi-tube de vitamine C. Un film hypnotique à la ligne narrative épurée jusqu'à l'os, cinématographiquement brillant, c'est tout à l'honneur de l'artiste Costa, oui, mais il est clair que s'enquiller en un jour sa trilogie sur le quartier de Fontainhas (d'après les commentaires de l'ami Ed) pourrait tout de même avoir des incidences regrettables sur tout moral qui se respecte.   (Shang - 20/04/10)      

Ossos_Filmw_Ossos