Comme le disait Jean-Pierre Melville avec quelques années de recul, A Bout de Souffle continue de « garder un charme et une grâce uniques ». Truffaut ne finissait pas de s’interroger sur la magie des femmes et on pourrait de la même façon s’interroger sur ce qui fait la magie d’un film. Considéré comme l’un des films phares de la Nouvelle Vague, ce premier long-métrage de Godard semble ouvrir en 1959 avec, entre autres Les 400 coups de Truffaut et Les Cousins de Chabrol, une nouvelle page du cinéma français. Plutôt que de parler de nouvelle ère du cinéma, Godard, avec un sens toujours aigu de la contradiction, préférera parler de la fin d’une période. Il est vrai que le film emprunte beaucoup au cinéma américain des années 40 et 50, dans sa –mince- trame policière et dans ses multiples références, tout comme il révolutionne, non seulement dans la forme mais aussi dans les thèmes qu’il aborde, toute une façon de concevoir et de penser le cinéma. Le titre peut alors sonner aussi bien comme un point final, une sorte d’essoufflement, que comme une promesse de fuite en avant.

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Multiples sont les références à certaines grandes figures mythiques du cinéma hollywoodien (Bogart bien sûr, affiche de cinéma de Plus dure sera la Chute, photo, gestuelle de Michel Poiccard (Belmondo)) mais également à la littérature anglo-saxonne (des polars de Chandler aux romans de Faulkner en passant par un extrait du Portrait de l’Artiste en Jeune homme du Gallois Dylan Thomas) ou encore à l’un des maîtres (et l’un des pères de la Nouvelle Vague) du polar français, Jean-Pierre Melville ; il apparaît lui-même en personne sous les traits de l’écrivain Parvulesco qu’interroge dans une séquence légendaire l’apprentie journaliste Patricia (Jean Seberg). Autant de clins d’œil révérencieux qui servent de toile de fond à cette intrigue policière. L’histoire d’A Bout de Souffle pourrait se résumer en 5 phrases, ce qui constituait d’ailleurs l’ensemble du scénario donné avant le tournage à Belmondo : un homme tue un policier, il monte à Paris pour retrouver une fille et à la fin du film il meurt ou il s’échappe. Bien que Truffaut soit crédité sur l’affiche du film en tant que scénariste, aucune des vingt pages qu’il a fournies au préalable ne sera véritablement utilisée, son nom servant surtout la publicité du film après le succès critique et public des 400 coups.

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Godard a écrit les dialogues de son film au jour le jour, un film tourné en tout juste 21 jours. Si cette urgence a donné une évidente spontanéité à l’ensemble du film, l’un des apports originaux majeurs de Godard (mais c’est loin d’être le seul) vient de sa décision de couper au montage non point certaines séquences en entier mais d’établir des coupes au sein même des séquences – les fameux « jump cut ». Cette véritable innovation apporte paradoxalement une grande fluidité au film, de la première séquence dans l’appartement d’une jeune fille, à la séquence, vers la fin, dans un autre appartement avec Patricia, en passant par les nombreuses scènes en voiture. Godard ose ce que personne n’avait jamais osé avant, et c’est peut-être ce qui peut encore aujourd’hui définir le mieux le génie, la créativité et l’audace de ce personnage atypique. Dans une interview datée de 1961, on sent non seulement déjà un Godard assez las dans sa façon d’envisager le cinéma et de faire un film (comme si A Bout de Souffle était déjà en soi une sorte d’aboutissement) mais surtout on sent chez lui cet ennui d’avoir fait un film relativement bien reçu par la critique et le public ; il avoue n'être intéressé que par le fait de prendre à contre-pied les attentes du public, une sorte de « lutte » contre la facilité de plaire, ce qui pourrait d’ailleurs caractériser toute sa carrière.

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A Bout de Souffle porte également en germe tout le fondement de la pensée de Godard sur l’idée du couple. On a tendance à garder un peu trop à l’esprit l’image de ce couple, formé par la très glamour Jean Seberg et un Jean-Paul Belmondo ultra décontracté, « flirtant » sur les Champs-Elysées. Ils ne cessent en fait tout au long du film de parler sans s’écouter, passant souvent du coq à l’âne, ne semblant véritablement «s’entendre» que sous les draps du lit de Patricia. La décision finale de Patricia n’a en fait rien de surprenant en soi, tant celle-ci illustre le malaise, ou le mal-être de leur relation. L’une des phrases les plus marquantes du film est celle où Michel Poiccard avoue que leur grande erreur fut, lorsqu’ils conversaient, de ne jamais parler que d’eux-mêmes plutôt que de parler de l’autre. Leurs deux univers (culturels et sentimentaux) n’avaient absolument aucune chance, à partir de là, de converger. De multiples divergences apparaissent entre eux tout au long du film, des incompréhensions à l’image de la question récurrente de Patricia «Qu’est-ce que ça veut dire… ?» : il ne s’agit pas seulement de question de traduction mais de « més-entente » constante entre les deux personnages (la toute dernière phrase prononcée par Michel Poiccard, que répète incorrectement l’inspecteur, est particulièrement caractéristique de cette différence de longueur d’ondes).

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Godard signe d’entrée de jeu un film « somme » sur lequel il ne cherchera jamais à se reposer. Au contraire, il n’aura de cesse de s’éloigner de plus en plus de la fiction pour expérimenter constamment de nouvelles formes, pour disséquer, littéralement, le pouvoir et le sens des images. Si le succès d’A Bout de Souffle demeure pour lui un « malentendu », il n’en demeure pas moins qu’aujourd’hui, ce film reste un petit miracle dans l’histoire du cinéma. A chacun d’y trouver, à sa vision, sa propre respiration, sa source d’inspiration…   (Shang - 12/04/08)


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Très joli texte pédagogique de mon camarade, qui fait à peu près le tour de tout ce qui fait la beauté d'A Bout de Souffle : la liberté, oui, ce sentiment de voir subitement débouler un ton, une voix, un style jusqu'alors inconnu. Un style qui s'appuie sur les grands anciens (Godard, finalement, n'a jamais cessé d'être autant critique de cinéma que cinéaste, ses films étant de constantes révisions des films qu'il aime, des citations qui sont autant de ré-interrogations permanentes), mais qui s'en éloigne aussi résolument. Le manque de moyens a visiblement servi de produit dopant à JLG, qui transforme la pauvreté en exercice de style incroyalement novateur : caméra cachée (les figurants ébahis sont très drôles), jump-cuts visuels et sonores, sons parfois inaudibles qui sont comme une marque de fabrique déjà en place pour ce premier film, Godard ose tout, réussit une idée sur deux et s'en balance : son film y gagne une liberté de ton extraordinaire, faite de surprises (qui peut prévoir quel sera le plan suivant ?), d'amateurisme assumé et de poses dandy délicieusement agaçantes.

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Oui, parce que A Bout de Souffle, c'est d'abord un film d'une insolence profonde, qui attaque de front toutes les institutions : le cinéma de papa, la littérature (de la BD considérée à égale hauteur que Dylan Thomas), la police, la politique, la jeunesse... Le cinéma, il est passé à la moulinette d'un réseau de citations tous azimuths, qui jouent sur les genres, sur les références (de Bergman à Huston), donnant une sorte de méta-film, de cinéma sur le cinéma ; la littérature, elle est traitée aussi bien par sa face noble (Gallimard) que par sa face triviale (la BD); la police, elle est singée par deux inspecteurs clownesques qui se trompent de cible (Belmondo : "ils sont cons, ils s'en prennent au seul type dans ce pays qui les aime"); la politique, elle brille surtout par son absence en ces temps troublés, Michel étant un type absolument désengagé de tout ; la jeunesse enfin, elle est montrée sous l'aspect qui agace le plus les aînés : inactive, branleuse, libérée, peu travailleuse... Tout ça a pu faire passer JLG pour un artiste de droite, ce qu'il était effectivement peut-être au vu de l'indolence populiste qui se dégage du personnage de Belmondo. Mais peu importe : ce qui compte, c'est la légèreté précieuse de ce petit film (mineur, comme peut l'être une musique), l'aspect immédiatement mythique qui se dégage de ces personnages, de ces dialogues et de cette esthétique-là, et la prise de parole hyper-volontaire du plus novateur des cinéastes de la Nouvelle Vague. Eternel, bien sûr.   (Gols - 08/04/10)

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