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"Une foule ne pense pas"

Co-écrit par Lang, ce premier film dans sa carrière américaine montre à quel point le gars (cinq ans après M le Maudit, rappelons-le tout de même au passage) a été marqué par la puissance destructrice d'une foule qui parvient à se monter la tête en un tour de main. Dès lors que notre pauvre Spencer Tracy, homme tranquille, gentil et bonne pâte, est arrêté (se retrouver
vlcsnap_479229accusé d'un kidnapping pour... des cacahuètes, c'est quand même fortiche et diablement caustique), Fritz Lang excelle a montrer comment la rumeur se répand aussi rapidement que le feu mis à une mèche : un premier quidam qui lâche une info pour se faire mousser chez un barbier et en deux minutes et une poignée de plans virtuoses, toute la ville est au courant, cancane, caquette - petit insert, sur des poules, qui ne mange pas de... graines - et ne tarde point à se monter le bourrichon. Une foule devient rapidement sauvage, et l'on assiste à une véritable séquence fordienne où le shérif et une poignée d'hommes doivent faire face à toute une foule déchaînée... Seulement il est impossible de leur faire entendre raison et la prison de se retrouver attaquée en un tour de main. Il y a plus d'humanité dans un chien que dans une foule en colère, le message est simpliste mais la connerie aussi. Spencer se retrouve voué aux flammes sous les yeux hallucinés de sa dulcinée (Sylvia Sidney toujours aussi craquante), et on se dit que Lang n'a pas lambiné pour nous entrainer dans le feu de l'action et faire passer son message, égratignant au passage l'irresponsabilité des... responsables politiques qui ne pensent, avant tout, qu'à leur image, qui plus est l'année d'une élection. On est à la moitié du film, Spencer est mort et si vous n'avez encore point vu le film, je vous conseille grandement d'arrêter là.

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Car notre homme n'est point mort et revient en véritable... ange de la mort bien décidé à prendre sa revanche. Là est le nouveau tour de force de Lang de nous montrer à quel point la rancoeur et le désir de vengeance annihilent à son tour toute humanité. On peut comprendre que le Spencer soit vénère et cherche à mettre au ban des accusés ceux-là mêmes qui tenait à le lyncher sans que la justice ne passe, mais cela prend en lui de telles proportions qu'il en devient lui-même un monstre sans âme, sans coeur... Plus de soixante-dix ans plus tard, le film n'a point perdu en intensité et on se passionne pour cette petite démonstration langienne du danger des pulsions humaines, en groupe ou en solo - la séquence comico-caustique chez le barbier étant un must. Au delà du fond, il y a dès le départ un soin extrême dans des petits détails du scénar qui trouveront tous par la suite un écho dans l'histoire : les cacahuètes of course, mais également la poche déchirée, un mot mal prononcé, une bague, un chien abandonné, et c'est un vrai bonheur de voir à quel point rien n'est laissé au hasard, tout finissant par trouver une résonnance, par faire sens.

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Après une ouverture tellement idyllique qu'elle en paraîtrait presque gnangnante, Lang change subitement de braquet pour nous montrer que la vie c'est pas un Carambar. Alors qu'on baignait dans l'amourette sans nuage, que, pris au jeu (on a tous finalement un petit côté midinette...) on se faisait une joie d'assister aux retrouvailles du Spencer avec sa Sylvia, voilà tout d'un coup que tout déraille... Dans quel monde vit-on, lâchait un Spencer ahuri en découvrant les titres du journal, il ne tardera point à en faire les frais... trois ans avant que l'Europe entière soit pris à son tour dans la furie... Quelques images terriblement fortes - Spencer en proie aux flammes et son retour de l'Enfer devant ses frères ahuris, les arrêts sur image du film projeté dans le tribunal où chaque personnage de cette foule se découvre son propre visage de fou furieux, un chien fidèle (ouais bon, c'est perso, ok...) pour un film qui n'a pas pris une ride. A revoir encore et toujours avec passion et furie.   

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