the_limits_of_control_5

Film ultra contemplatif (Christopher Doyle à l'image, c'est jamais désagréable) et conceptuel (genre "film d'action sans action", comme dirait le père Jarmusch, où les dialogues sont réduits à peau de chagrin : moins il se passe de trucs, moins on en dit, plus faut imaginer... mouais) qui peut plonger dans un curieux état de zen (impeccable pour toute personne qui ne peut se passer de la téloche en faisant du yoga ou du tai-chi) ou limits_of_control_ver3_xlgtout simplement dans la somnolence... The Limits of Control, c'est un peu Dead Man (un film de chevet) tendance eastern (ah l'Espagne, le pays du Flamenco et des oranges... il y a cela, en effet) - en couleur et en plus artificiel (un film de lit...). Le problème c'est qu'à trop faire dans "l'Idée" et la métaphore, on finit souvent par livrer un film totalement désincarné, à l'image du héros interprété par Isaach de Bankole, magnifique bois d'ébène plein de charisme qui manque curieusement d'humanité... et de sève. L'histoire, comme ça, c'est po vraiment compliqué en apparence : Isaac est un agent qui va rencontrer plein de gens du monde entier (un casting à l'ère de la globalisation : du franchouillard, Stévenin, du Ricain, Hurt ou Murray, du Mexicanos, Bernal, de l'English, Swinton, de la nippone, Kudoh, de la Palestinienne,  Abbass, de l'Ibère, Jaenada... un défilé world movie fashion) qui vont lui donner... une boîte d'allumettes, eh ouais, avec un message dedans qui va lui permettre d'accomplir sa prochaine mission (qui consiste généralement à poireauter en terrase ou à regarder un paysage fort joli en buvant deux expresso et en attendant la prochaine guest star, cool). Dialogues ultra minimalistes donc, voire sibyllins, les personnages pouvant personnifier dans le désordre la musique, la science (de la récup...), l'érotisme, la poésie, le cinoche (Swinton, elle, elle file des diamants parce que le cinéma c'est quand même plein de petits bijoux, yes) (...) et j'en passe - non j'ai pas dormi -, comme si on devait (ap)prendre un peu de chacun, un peu de chaque art... Jarmush fait au passage de petits clins d'oeil cinématographiques plus ou mointhe_limits_of_control08s pour habitués (Tarkovski, Kaurismaki, Hitchcocki - il aime particulièrement les cinéastes avec des "k", on peut remarquer) et nous livre une morale - roh ben, je peux bien essayer de la résumer, c'est po dévoiler un secret d'Etat ni une formule magique - comme quoi la vie de Bohème et d'artistes, c'est cool, à mort le capitalisme et les types en cravate qui veulent tout contrôler : l'imagination sera toujours plus forte, na. Je simplifie peut-être, mais faut dire que Jarmush se la pète un peu, et oublie au passage d'insuffler un poil d'humour ou d'émotion pour nous rendre son film vraiment attachant. Pas d'action, on a compris, mais quand même : c'est bien joli, un tableau légèrement animé de deux heures (ça repose l'esprit, parfaitement), mais on finit tout doucement par glisser (dans le sommeil) devant cette oeuvre bien théorique... Bankole refuse la violence et les téléphones portables (je suis d'accord, on est poreils), finit par muer une fois sa mission accomplie, mais le spectateur (que je suis) reste tout pantois dans son fauteuil en ayant moins vibré qu'une corde de guitare... Du cinéma abstrait post-moderne...!? Pourquoi pas, mais je préfère, pour ma part, tant qu'à faire, d'autres types de toiles.   (Shang - 16/11/09)


Mon compère va croire que je ne l'aime plus (ce qui n'est pas le cas, mon gars je t'épouse quand tu veux), mais nous serons à nouveau en désaccord sur ce film, qui me semble bien être le meilleur Jarmusch depuis Dead Man. J'ai certes un goût de plus en plus prononcé pour l'abstraction, ce qui justifie ma fascination pour cet objet conceptuel assez limite. Mais il me semble que toutes les réserves émises par le Shang sont en fait des qualités.

vlcsnap_2010_03_25_19h29m25s209Le film part de deux postulats bêtes et méchants : 1/ le monde est subjectif, surtout quand comme Jarmusch on le regarde en artiste ; 2/ le monde n'a pas de sens. A partir de cette métaphysique plus audacieuse qu'il n'y paraît, Jarmusch invente un univers étrange, rendu d'autant plus absurde qu'il place au sein du non-sens du monde le personnage le plus carré de la terre : un tueur à gage, avec ce que ça comporte de logique, de précision, de mépris pour l'aléatoire. Le plaisir du film vient de ce hiatus : d'un côté, un homme chargé d'une mission toute en rigueur, de l'autre le monde crypté qui l'entoure. L'existence, pour Jarmusch, se résume à un écheveau de codes incompréhensibles, de rituels sybillins, de gestes précis rendus ineptes par leur absence de sens. Derrière Isaac de Bankolé, le décor tend à une abstraction totale, l'univers étant avant tout fait, dans l'imaginaire jarmuschien, de références artistiques, subjectives, indicibles parce que personnelles. Les personnages-relais sensés éclairer le tueur sur sa mission sont en fait des archétypes artistiques, chacun dans son domaine, tout chargés de strates de références bien trop marquées pour être compréhensibles : cinéma, hallucinations, peinture, musique, science, chaque nouvel arrivant est en charge d'opacifier encore plus le mental du héros alors qu'ils sont envoyés pour l'éclairer sur sa mission. Il en ressort un humour très étrange, froid comme la glace, allangui, comme a su toujours l'utiliser Jarmusch pour le meilleur (Dead Man, donc) comme pour le pire (Broken Flowers, la limite de son cinéma).

vlcsnap_2010_03_25_19h12m21s207

Les cadres sublimes, le découpage virtuose (la scène où Bankolé est emmené en voiture dans l'Espagne profonde aux côtés de Abass est vraiment un cas d'école pour n'importe quel étudiant de cinéma), la photo lisse et glacée de Doyle, tout est là pour "napper" le film, le plonger dans une imagerie urbaine contemporaine et froide. Pourtant, le film reste au plus près de l'émotion. Le personnage, prolongement jusqu'au-boutiste de Delon dans Le Samouraï, comprend le monde, sait en décrypter les codes, trouve des correspondances entre les évènements de sa vie (ces phrases qui se répètent de personnage en personnage), notamment grâce à l'art, qu'il contemple comme des confirmations de son existence (grand moment final où Bankolé, face à une toile blanche, sent que sa "mue" est arrivée) ; c'est que le film clame haut et fort son indépendance de regard : le monde est compréhensible, mais pluriel, chacun le regardant avec son regard à lui. C'est peut-être un peu schématique, je le reconnais, d'opposer cette poésie abstraite à la multinationale pleine d'écrans dirigée par Bill Murray ; c'est d'ailleurs dommage que Jarmusch "résolve" sa trame, qu'il tienne absolument à lui donner une fin, l'errance du héros étant bien plus belle que son explication. Mais pour ce petit manque de courage final, on a droit à deux heures passionnantes de beckettisme et d'absurde, d'une audace et d'une rigueur folles, à une sorte de profession de foi artistique impressionnante de précision. Un méta-film qui use jusqu'à la corde les règles du jeu du film de genre, du regard et de la filmographie même de son réalisateur, en traitant les motifs cinématographiques comme autant d'indices métaphysiques... Jarmusch redevient grand.   (Gols - 25/03/10)

vlcsnap_2010_03_25_20h49m12s202