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Je sais bien que toutes les critiques ont hurlé au génie sur le nouveau Resnais, mais voilà, soyons francs : moi, j'ai trouvé ça pas terrible. Arrivé au bout d'un système qui a fait ses preuves, le bon gars se livre ici à une fantaisie sans frein, un exercice de style qui se moque complètement de la construction ou de la logique. On a pu trouver ça parfait dans On Connaît la Chanson ou Coeurs, mais poussé à bout, ce style trouve ici ses limites : Les Herbes Folles ressemble à un film au grand galop, en roue complètement libre, et du coup on se désintéresse progressivement de ce qui est en train d'arriver, puisque tout peut arriver.

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Dans la première demi-heure, on s'installe très agréablement dans cette petite chose : Resnais explore des genres cinématographiques illustrés ici dans tous leurs clichés (le polar, ses lumières glauques, ses objets fêtiches, sa voix-off elliptique ; le fantastique, son inquiétude, son mystère), envisagés dans un premier degré réjouissant. Dussolier excelle à rendre ambigu le moindre de ses gestes, qu'il s'agisse de regarder une femme ou de composer un numéro de téléphone : sa composition est magistrale (ai-je déjà dit que je considère Dussolier comme un génie ?), et il est pour beaucoup dans cette ambiance trouble qui s'installe dans cette première partie, qui fait qu'une histoire banale se transforme soudain en thriller mystérieux sans que rien ne vienne corroborer cette impression dans le scénario. Edouard Baer, en narrateur, jette aussi un trouble salvateur sur l'ensemble : qui est-il ? quelle place prend-il dans cette histoire ? Sa diction précieuse, à contre-courant, est parfaite. Resnais est bien sûr génial dans la mise en place de son dispositif, décalant toujours le quotidien pour le rendre déviant : ces couleurs vertes et jaunes, ces lumières illogiques, cette façon de rendre très profonds ses cadres (un jeu subtil de focales), tout concourt à faire de cette partie un hommage très tenu à un genre (le polar), en y ajoutant une patte éminemment personnelle.

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Ensuite, malheureusement, ça prend l'eau. En approfondissant les rapports de couples, en prolongeant le personnage d'Azéma, en laissant la forme prendre le pas sur le fond, Les Herbes Folles devient un exercice surréaliste qui fait de l'inattendu son seul cahier des charges. Tout peut arriver, je l'ai dit, et on ne sait jamais quelle scène va arriver. Ca pourrait être agréable, c'est juste un peu facile : à partir du moment où le désordre mène l'ensemble, on s'en fout un peu de ce qui arrive. Resnais filme ça, mais pourrait tout aussi bien filmer autre chose, et le scénario se délite pour le simple goût de la virtuosité formelle (impressionnante, il est vrai). C'est délicieux de repérer ça et là les références à quelques grands films, mais c'est aussi un peu vide tant qu'on a rien à raconter. Jamais les rêves n'ont réussi à faire de grands chefs-d'oeuvre, sauf à s'appeler Buñuel ou Lynch. L'ennui gagne, avec l'impression pénible d'assister à un film de Pascal Thomas en mieux réalisé. A son âge avancé, Resnais a l'air de se foutre un peu de la maîtrise, se permettant une simple récréation ; c'est oublier que son public peut être en droit de lui demander un peu plus que de retomber gentiment en enfance... (Gols 25/11/09)


Malgré toute mon admiration pour le gars Resnais, je dois reconnaître, en choeur avec Gols, qu'à mesure que le récit progressait, mon attachement pour les personnages se délitait : les dialogues ou la voix off sont faits de petites phrases méticuleusement ourdies, les couleurs primaires de la toile resnairiennes n'ont jamais été aussi éclatantes, les mouvements de caméra aussi amples et aériens, les décors (le cinéma et les rues alentours) aussi ingénieusement dessinés, le fait est que j'ai eu malgré tout peu à peu tendance à me désintéresser de ce marivaudage : un peu comme si les personnages, si énigmatiques au départ (Dussolier, pic61929mâchoires serrées, traînant un passé trouble, Azéma volubile et solitaire), perdaient en route leur épaisseur, devenaient des marionnettes littéralement phagocytées par cette somptueuse mise en scène. Même eu l'impression pour la toute première fois que Mathieu Amalric - voire Emmanuelle Devos - avaient toutes les peines du monde à jouer "naturellement", allant jusqu'à surjouer des personnages (parfois c'est drôle, parfois c'est vraiment too much...) sans grande densité (Anne Consigny étant en revanche absolument magnifique, mais cela demeure une impression personnelle...). Du coup, malgré les petites rires nerveux lâchés sporadiquement - les sautes d'humeur d'un Dédé au top, les intonations de la voix d'un Baer au taquet, le côté burlesque du couple Amalric-Vuillermoz... -, les instants de grâce inattendus et magnifiques - le tendre moment entre Dussolier et Devos dans la voiture, la sortie du cinoche du Dussolier (lorsqu'on sort d'une salle de cinéma, les jambes encore flageolantes, on peut s'attendre à tout...)..., je ne vais point cacher que mon impression finale à la suite de cette première vision a un petit parfum de déception. J'en suis d'autant marri que je me plongeais dans les premiers instants de ce récit avec un véritable délice, prêt à savourer chaque seconde, chaque petit mot égrainé dans cette oeuvre du maître Resnais. Des séquences esthétiquement parlant absolument virtuoses mais qui ne parviennent point à faire oublier ce manque de réelle passion à suivre cette histoire : de brillants artifices de mise en scène qui rendent au final les personnages un peu trop artificiels... Enfin cela n'est jamais que le sentiment d'une herbe folle que vous pouvez facilement déraciner... Une légère déception devant une oeuvre de Resnais n'oblitèrera jamais totalement le plaisir pris à la découvrir. (Shang 23/03/10)