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Au bout des deux heures du dernier Herzog, on ne sait plus trop si on doit franchement en rire - un rire assez déjanté avec un soupçon de gras - ou si on doit malheureusement en pleurer - Werner plante un coutelas large ça comme dans le dos de Ferrara et livre une pochade noire et grinçante à la Coen sans avoir le même don du rythme (et de la mesure...) et en s'éparpillant méchamment en route... Un lourd casting de tronches connues (Eva Mendès, bonnasse mais toujours dans l'attente de son premier cours de théâtre, Val Kilmer (il était pas mort d'une overdose il y a dix ans ? Ah j'confonds alors, dommage) Brad Dourif, Jennifer Coolidge, Michael Shannon...) mais qui, finalement, jouent plus les caméos de luxe que les personnages de poids. Herzog fait en effet tout reposer sur les épaules de Nicolas Cage et c'est là que commence, sûrement, le vrai blème.   

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Cage, drogué jusqu'aux oreilles pendant deux heures (c'est pas du mime ce qu'il se fout dans les narines, c'est de la pure, po possible autrement) est en free lance total... Et franchement, c'est risible : marchant comme un bossu, dès le départ, (il s'est pété la colonne au début du film dans des circonstances aquatiques 19198646floues...), il oscille entre Anthony Quinn dans Notre Dame de Paris et Gérard Depardieu dans la rue : plus outré et forcé, c'est du café théâtre. Ensuite, à mesure qu'il s'en enfonce dans les narines, on a droit à toute une panoplie de grimaces, de rictus, de tics, de ricanements nerveux qui frôlent le délire pur et feraient passer Jim Carey pour le mime Marceau. Au bout d'un moment, on sent bien qu'il est tellement parti dans son délire que ce n'est plus la peine d'espérer qu'il fasse machine arrière... Dans le fond, eh ben, on est au diapason dans le grand n'importe quoi : certes, l'affiche nous avait prévenus : "The only Criminal he can't catch is himself". Parce qu'au niveau des infractions, le type passe le mur du son au moins trois fois : utilisation de substances illicites en tout genre (879 infractions), chantages et intimidations variées (son braquage de la vieille dans son fauteuil et de la servante black, un summum), association de malfaiteurs avec gros bonnets de la drogue, proxénétisme, abus de pouvoir,... j'en passe et po des moindres. Du coup, au bout d'une heure de film, il se retrouve avec une grande majorité des malfrats de la ville au cul avec, en bonus, la pression de ses supérieurs hiérarchiques pour l'interdire, expressément, de continuer ce massacre. Cage est dans la merde jusqu'au cou et il faudrait un miracle pour qu'un dixième de ses problèmes se résolve... On aura droit à 28 miracles en cinq minutes, retombant bizarrement sur ses pattes comme un chat lancé du haut d'un satellite, et on entendrait presque rire Herzog, hors champ, de son subtil rire munichois.

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Bref, ça part en quéquette (il y a même, d'ailleurs, deux trois scènes assez hot, tant qu'à s'essayer à tout) et laisse, faut le reconnaître, l'amateur d'Herzog terriblement dubitatif : euh, Werner, la coke américaine, c'est de la bonne ? Bien que ce ne soit pas la peine d'en rajouter, signalons qu'il y a même des instants qui atteignent l'absurdité la plus totale et qui ne dénoteraient point dans un épisode des Monty Pythons (les lézards/varans filmés en gros plan - à la paluche - avec le regard inquiétant de Cage au second plan (on se croirait presque sur un plateau animalier de Dechavanne, ça plane très haut); un accident de la route provoqué par un alligator (on est en Louisiane, autant en tirer profit)) ou dans un film barré (...) de Lynch (l'âme d'un type mort qui continue à danser à ses côtés : il faut le voir pour le croire, j'ai les bras encore couverts de pinçons...). A se mater un samedi soir après un gros gros apéro enfumé et en rire bêtement avant de se réveiller le matin suivant, en espérant avoir tout oublié de la veille. Unique... euh, pour le pire ouais, on fait l'impasse, modestement, sur le meilleur. Un ptit doc, Werner, hein, ensuite, juste pour reprendre la main...?   (Shang - 09/12/09)


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Une fois n'est pas coutume, je ne vais pas être d'accord avec le compère Shang sur ce coup-là (décidément Herzog nous divise). Je viens de passer deux excellentes heures en compagnie de ce film, expérience limite et à nulle autre pareille qui va à l'encontre du bon goût et des attentes du public. Inutile de chercher Ferrara là-dedans, à mon avis, ce film ne partage que le titre avec le Bad Lieutenant d'icelui. Mieux : il débarrasse l'intrigue de toutes ses inspirations catholico-lourdes en se consacrant uniquement au Mal à l'état pur. Les motivations du bad cop de Herzog ? Nibe ! Il n'est mauvais que par goût de la démesure et de l'anticonformisme, ne prenant pour prétexte à ses shoots intensifs que ce vague mal au dos bien pratique. Je connais assez mal Herzog, mais voilà un personnage qui me semble complètement rentrer dans le cadre de ses héros habituels : il va au bout du bout de ses tendances (ici, néfastes) en vrai solitaire, en vrai paria.

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Ca pourrait donner une descente aux enfers glauque ; ça donne une comédie brillante, souvent absolument hilarante, et pour le coup rythmée au taquet (là, je ne suis vraiment pas mon camarade). Chaque épisode n'existe que pour le plaisir de pousser un peu plus loin le bouchon du devilisme de Terry, sans enjeu particulier, sans intrigue tenue. Peu importe l'intrigue policière de départ, on se fout complètement de savoir qui a commis les meurtres. Ce qui importe, c'est jusqu'où Terry va s'enfoncer, qu'est-ce qu'il va trouver la prochaine fois pour être encore plus pourri. Ce petit jeu finit par être proprement jubilatoire, l'imagination d'Herzog étant à peu près sans limite et son cynisme total. Loin du moralisme, il montre un personnage qui se justifie par sa seule sincérité, le seul truc étant que sa sincérité est dirigée vers le mal et non vers le bien.

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Le méchant ultime : c'est bien vers ça que tend le scénario, et à ce titre Cage est tout simplement énorme. Clownesque, démesuré, ridicule, il atteint une sorte de burlesque total. Shang le comparait à Jim Carrey, j'invoquerai plutôt le Nicholson de Shining, ou mieux, le Max Schreck du Nosferatu de Murnau. Le maquillage de Cage, d'ailleurs, le rapproche totalement d'un mort-vivant, ainsi que ses séquences de la fin qui le montrent dans un crépuscule fantastique, entre deux mondes, en génie du mal incarné. Cage a compris que c'est le burlesque qu'il fallait travailler dans ce rôle-là, le décrochage, la rupture. Toujours expressionniste dans un film souvent réaliste, il est le grain de sable parfait, qui entraîne Bad Lieutenant dans un style très étrange et hyper-original. Ses visions de varans, alligators, poissons, caméléons et autre faune étrange sont traitées à l'inverse des films habituels sur les hallucinations de drogués : ces animaux existent, et pourraient même trouver une justification au contexte général du film, situé en Nouvelle-Orléans juste après l'ouragan : ils sont le symbole d'une nature sauvage qui infiltre doucement la ville, qui déborde sur tout, tout comme la sauvagerie imbibe l'esprit de Cage. La ville, filmée en plans larges (très peu de gros plans), apparaît comme abandonnée, en friche, et les personnages qui la peuplent contraints de lutter contre une certaine déréliction du monde.

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Bref, pour moi c'est un grand film, et je n'ai même pas parlé de la musique grinçante, des personnages secondaires (grand plaisir de retrouver Michael Shannon rescapé de Bug de Friedkin dans un rôle sensiblement équivalent), de ces quelques scènes purement poétiques qui forcent le respect (le mort qui danse, l'aquarium final, le fils de notable venu dirait-on d'un autre film) et des dialogues parfaitement poilants de l'ensemble. Voilà qui devrait alimenter nos conversations au houblon avec le gars Shang quand nous nous reverrons.   (Gols - 21/03/10)

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