vlcsnap_2010_03_18_19h45m49s232Voilà du vrai bon cinéma, trouble, douloureux, sensible, mélancolique, et qui n'oublie pas pour autant la mise en scène. Je suis toujours très sensible aux films "à la première personne", où on sent, par-delà le travail d'équipe et l'énorme entreprise qu'est la construction d'un film, la toute petite voix d'un seul homme : Nolot est cet homme-là, et La Chatte à deux Têtes un intimissime auto-portrait en cinéaste effrayé qui bouleverse avec grandeur.

Le dispositif est rigoureux : le film est une plongée en apnée au sein d'un cinéma porno parisien, dans une alternance entre deux décors, la caisse et la salle. Dans la première, une ouvreuse discute avec quelques clients, avec le projectionniste, évoquant un passé doré où le sexe était simple et direct ; dans la seconde, des hommes se branlent, baisent, échangent des passes furtives et basiques dans le noir. Nolot reste toujours dans cet endroit, sans jamais se départir de cette option. Il en résulte une sensation d'immersion complète dans ce milieu glauque et désespéré. Grâce à de sublimes travellings, toujours les mêmes (gauche-droite depuis vlcsnap_2010_03_18_19h18m07s248l'écran de cinéma sur la salle), la caméra attrappe comme au vol ces pans entiers d'existence résumés en quelques secondes : hommes seuls venus tromper le temps ou se faire sucer rapidement, travelos vieillissants, homos en mal de sensations, hétéros en perte d'identité, etc. Les repères sexuels sont complètement brouillés, à l'image de ces plans dans les toilettes où un homme a priori tout à fait "comme il faut" se change en quelques secondes en une follasse costumée, devant un petit vieux qui se branle doucement. Une grande tristesse émane de ces plans, le cinéma finissant par apparaître comme une sorte de Radeau de la Méduse secret, sombre, plein de recoins, de soupirs, de frustrations et d'espoirs. Les sentiments viennent s'échouer là, dans ces étreintes sans passion, dans ces regards froids des hommes sur eux-mêmes.

Au-dessus de tout ça, le personnage de Nolot lui-même, homo désabusé, séropositif, qui pose sur cette faune interlope un regard autant amusé que tendre, et qui a droit à quelques monologues sublimes de vlcsnap_2010_03_18_21h53m21s203douleur pudique : l'acteur joue sur sa fragilité, sur son amateurisme, sur ses maladresses pour dresser le portrait d'un homme qui a vécu l'amour sans frein, mais que le sida vient casser. Jamais le cinéaste ne pose un regard hautain sur tous ces êtres "parallèles", jamais il n'est supérieur à eux : le regard est doux, cru mais plein de compréhension et d'empathie. Ne reculant pas devant son sujet (quelques scènes de sexe filmées frontalement), mais sans non plus tomber dans la provocation ou le graveleux gratuit, La Chatte à deux Têtes est un exemple de "bonne distance", de subtilité par rapport à son sujet. C'est juste, beau, amer et nostalgique : c'est la vie, quoi.