fish_20tankTrès forte, cette Andrea Arnold : elle utilise les plus grosses ficelles du monde pour construire son mélodrame, et parvient malgré ça à nous cueillir comme des gosses. Fish Tank est profondément émouvant, de cette émotion qu'on peut ressentir par exemple devant les mélos de Von Trier : on voit comment c'est fait, on peste qu'on nous prenne pour des cons, et pourtant ça nous chavire le coeur. Pourtant, ce ne sont même plus des gros sabots que chausse la réalisatrice ; on peut plutôt parler de chaussures à crampons. Elle situe son histoire, nationalité anglaise oblige, dans les bas-quartiers désargentés, peuplant son décor de petites gens bien entendu incultes et crétins, vulgaires et misérables. On rencontre donc une famille trash, la mère alcoolo et encore ado beuglant des insanités à ses filles, une cadette déjà sur la voie de la délinquence injurieuse, et l'aînée, héroïne du film, bloc de colère toujours en train de balancer des insultes. On soupire dans les premières minutes, en craignant le film social anglais comme il en existe 15000. D'autant qu'on voit venir la bougresse très en avance : l'arrivée de l'amant de la mère, beau garçon qui accorde enfin un peu d'attention à l'adolescente, homme parfait qui va la fasciner, annonce bruyamment une rédemption à base de dialogue renoué et de lumière cachée dans ce petit coeur de brute. Les soupirs se transforment en désespoir.

Fish_Tank_Image_1Mais, allez comprendre, on sent aussi que derrière ces schémas attendus, il y a une vraie cinéaste, un vrai regard. La mise en scène d'Arnold est belle, tout simplement, qui ne lâche jamais son héroïne d'une semelle, épousant son énergie, rendant compte de chacun de ses souffles, dopant chacune de ses aventures urbaines par un rythme de filmage parfait. Arnold regarde la jeune fille avec un amour total, toujours à son niveau, toujours à la bonne distance (c'est-à-dire à deux millimètres d'elle). Du coup, on s'arrête un peu plus sur elle, oubliant la trame elle-même, convenue, pour ne s'intéresser qu'à un comportement, une manière d'être. Et là, grand plaisir : non seulement la jeune actrice est plus que parfaite (Katie Jarvis, une actrice dardennienne impressionnante), mais en plus son personnage est beau à mourir. Arnold va creuser au plus profond de son caractère pour mieux nous la faire comprendre, et lui oppose des personnages très crédibles, forts, touchants (Michael Fassbender excelle dans l'ambiguité). Au milieu des péripéties trop prévisibles, le film sait ménager de vraies surprises, notamment dans les 20 dernières minutes absolument bluffantes : sans dévoiler l'intrigue, il y a quelques séquences avec une petite fille dans la campagne qui sont terribles par leur crudité, leur violence. Fish Tank 12459_fish_tank_dir_andrea_arnoldne refuse rien de ce qui fait la beauté du mélodrame classique (la danse comme révélateur des sentiments, l'utilisation des enfants pour déclencher la petite larme...), mais y adjoint une sorte de réalisme social et psychologique qui rompt avec l'école classique.

On sort du film tout chose ; conscient de s'être fait chopper, au fait des recettes qu'Arnold a employées pour ce faire, mais tout chose quand même. A croire que la réalisatrice a du talent. En tout cas, son petit personnage reste en tête comme une vraie trouvaille, aussi bien que la splendide musique hip-hop qui rythme le film (il faut absolument que je déniche cette version de "California Dreamin" par Bobby Womack (et que je m'achète le même poster nostalgique de palmiers)). (Gols 26/10/09)


Que puis-je ajouter à la chronique de mon camarade, sinon quelques petites bulles discrètes de satisfaction à ce film aussi fluide que les eaux d'un aquarium dans un cadre aussi oppressant qu'icelui. Moins démonstrative qu'un Loach (ouf), cette oeuvre se révèle aussi prenante dans son déroulement qu'une oeuvre des Dardenne (sans en avoir toujours la sobriété et le sens de l'épure, certes): pour preuve, citons simplement cette séquence de "noyade", point déflorée par mon camarade, qui fait étrangement penser à une séquence de L'Enfant; alors que l'héroïne (lors fishtank_katiejarvis_photo_affiche_film_700de cet acte forcément symbolique) est au bord du gouffre, toute prête à toucher le fond à jamais, son petit geste salvateur, de "solidarité" féminine en quelque sorte, lui permet de revenir les pieds sur terre : la vie est une chienne, oui, totalement injuste, certes, mais il vaut mieux apprendre à se battre qu'à se laisser entraîner dans ce tourbillon... Arnold parvient à ne jamais tomber dans le portrait misérabiliste mou et dépressif en attachant littéralement sa caméra - et le spectateur avec - aux basques de cette jeune fille (impressionnante Katie Jarvis) constamment en action. Même si sa révolte ou ses aspirations sont parfois un peu pathétiques  (un coup de boule d'entrée de jeu qui ferait passer Zidane pour un petit joueur, une volonté de "libérer" ce vieux cheval blanc malade qui n'a rien demandé à personne, son rêve de carrière "artistique" qui se transforme en plan glauquissime), la chtite, à l'ombre d'une mère adulescente irresponsable (on peut à peine parler de conflit de générations vu qu'elle semble presque faire partie de la même - la scène de danse vers la fin (genre "de la compète à la complicité" est peut-être un peu appuyée, tout comme le ballon qui s'envole sur le fil... mouais)), finit, au terme de ce parcours éminemment initiatique, où ses illusions se prennent un grand coup dans la tronche, par prendre elle-même du plomb dans la tête et à chercher à voler de ses propres ailes - bon, vu comment la Volvo a été réparée, m'est avis qu'elle ira po loin, mais bon, c'est le geste qui compte. L'énergie qu'Arnold insuffle dans sa mise en scène ainsi qu'une direction d'acteur irréprochable sont les gros points forts de ce film qui prouve bien, après l'intrigant Red Road, qu'il y a enfin du vrai sang neuf outre-Manche. On ne va pas s'en plaindre. (Shang 06/03/10)