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Tant qu'il existera des films comme L'Autre, on pourra être rassuré sur le pouvoir du cinéma à invoquer les fantômes. Ce film tient du miracle, et je dois reconnaître que je n'avais pas découvert un cinéma aussi étrange depuis Grandrieux (qui partage beaucoup de choses avec Bernard et Trividic). Les deux compères, dans une mise en scène plus que brillante, parviennent à rendre concret un pur sentiment : la jalousie. Dire que le film raconte la jalousie d'une femme pour la nouvelle maîtresse de son ex, et sa lente folie obsessionnelle, serait enlever la plus grande part de la chose : le mystère, l'étrangeté. Les réalisateurs, à partir de cette banale histoire, parviennent à toucher quelque chose qui se situe à la limite du fantastique, une ambiance délétère et glacée qui évoque, en vrac, le "surnaturel quotidien" de Kiyoshi Kurosawa, l'atmosphère inquiétante et ouatée de La Moustache de Carrère, la ville envisagée comme un vecteur de dangers insaisissables à la Carpenter,... le tout en restant au plus près de la réalité, de l'actrice, des sentiments.

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Etre remplacée par une autre devient pour Anne-Marie une façon de s'envisager soi-même sous un jour nouveau, "l'autre" du titre étant avant tout soi-même, avant d'être "l'autre femme". Sa folie, que n'importe quel cinéaste aurait traitée avec une fausse pudeur chiante, se transforme ici concrètement en actes divers : le reflet dans la glace qui se désolidarise de son modèle, une porte prise par une caméra-surveillance qui bat bizarrement, quelques regards trop appuyés, une femme qui s'évanouit sans raison. Petits moments paranormaux qui, filmés ainsi frontalement, tissent une toile inquiétante autour du personnage. On est subtilement placé dans le cerveau même d'Anne-Marie et en même temps à l'extérieur, la regardant sombrer comme on regarderait une souris de laboratoire. Le montage hyper-sophistiqué de l'ensemble, qui frappe par petites touches, en puzzle, sans vraie chronologie, est pour beaucoup dans l'aspect laboratoire de L'Autre ; mais ici, laboratoire ne signifie jamais vaine expérimentation : on reste dans le concret de la vie, dans le quotidien. C'est juste la légère vrille de ce qu'on nous donne à voir qui crée le malaise, l'inquiétude, voire la peur (la première fois que le reflet ne répond pas à Anne-Marie vous frappe comme un coup de boule).

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Bernard et Trividic filment la ville comme personne d'autre. Le film s'ouvre sur des files de voitures prises dans la nuit, quelques petites lumières anonymes ; un petit tour vers plusieurs vies possibles, à travers quelques plans hanekiens parfaits, et on se fixe "au hasard" sur cette femme en manque d'amour ; on n'aura de cesse, ensuite, de toujours la placer au sein de la foule, par rapport aux autres existences qu'on aurait pu filmer tout aussi bien. La voix finale le rappelle : cette femme n'est "qu'une parmi les autres". C'est cette terreur d'être seul au milieu des autres qu'arrivent à filmer les deux metteurs en scène, qui n'hésitent jamais à perdre leur personnage derrière les figurants, à la rendre floue, ou trop éloignée pour qu'on la distingue vraiment. Inversement, le prodigieux travail sur le son met toutes les voix très en avant, comme les bruits, aussi anachroniques qu'ils soient. On y gagne une impression de proximité-distance très troublante. Le choix des couleurs, alternant l'orangé des intérieurs au gris métal des bâtiments urbains, et cette façon de filmer la nuit comme elle est (c'est-à-dire sombre, occultant tous les détails) ajoutent encore à la prenante tension du film. Enfin, le jeu "en décalage" de Dominique Blanc, génialississime, est une trouvaille énorme : elle est crédible, et pourtant fausse, comme l'est son personnage habité par une présence diabolique et incontrôlable (elle-même).

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L'expérience est éprouvante sans violence, et on ne cesse d'être épaté par la façon dont on nous plonge dans l'esprit de cette femme seule et désespérée, juste par la mise en scène, sans jamais s'appuyer sur des effets de scénario faciles. De scénario, il y en a très peu finalement, ou alors très simple : une femme est quittée et ne l'accepte pas. C'est tout. Arriver à livrer un film d'une telle étrangeté avec une trame aussi petite force le respect. Merci au Père Noël féminin et bienveillant qui a mis ce DVD dans mon p'tit soulier. (Gols - 02/01/10)


AutreTotalement sous le charme du texte de Gols - c'est ma tournée, marche - sous le charme, lui-même, de ce récit étrange, je décidais de mettre la main sur ce DVD que j'avais aperçu auparavant dans des bacs shanghaïens sans avoir osé, bêtement, tenter l'expérience. Mission accomplie donc - il m'a fallu le temps et des tours et des détours, mais ne noyons point le poisson - , seulement qu'ajouter au compte rendu pêchu de mon compère...? De la jalousie à la folie, oui, et surtout cette impression terrible de solitude qui mine véritablement de l'intérieur notre héroïne. Il faut la voir fondre en larme lorsqu'elle est témoin d'une "déclaration d'affection" d'une femme à... son chien, comme si soudainement tout le vide de sa propre existence remontait à la surface. Après avoir déclaré d'un air vaillant qu'elle voulait - après 18 ans d'union - enfin vivre sa vie, la pauvrette va très vite déchanter, prise au piège de la jalousie à défaut sûrement d'avoir autre chose à faire. Elle tentera bien de se raccrocher aux branches "familières" - un ami perdu du vue capable de lui procurer sa petite dose d'amour (terribles, les propos d'Anne Marie (Dominique Blanc) après la petite coucherie, lorsqu'elle parle de "naufrage") mais dont l'existence est plus condamnée que la sienne; la bonne copine avec laquelle on batifole mais sans que cela mène à grand-chose... - mais le regard qu'elle finit par porter sur sa propre existence - les étranges séquences dans le miroir qui dérapent... - la font de plus en plus sombrer dans la dépression et la folie. Les deux cinéastes, avec cette caméra toujours en mouvement qui "pannote" latéralement ou verticalement, qui glisse sur cette ville, traduisent parfaitement le glissement incontrôlable de la raison d'Anne-Marie. Le récit est âpre, parfois caustique (lorsqu'elle s'adresse à la femme, en désintox d'alcool, parvenue à la fin de sa cure : "je préférais quand vous étiez folle : vous voilà définitivement foutue" (de mémoire...)) et traduit à la perfection ce passage du manque affectif à l'obsession, de la solitude (ces appareils modernes (la caméra pointée sur l'entrée de l'immeuble, le dispositif de sécurité à l'intérieur de l'appart : le danger ne vient point de l'extérieur mais bien de son for intérieur, déclenché en quelque sorte par l'absence de toute présence humaine dans son foyer) au déraillement. Dominique Blanc campe ce personnage qui devient marteau (mouais, facile) avec brio, trouvant ici un rôle extraordinaire à la hauteur de son talent - ça c'est dit. Merci Père Noël à la barbe rousse.  (Shang - 22/02/10)