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Voilà un film qui tenterait de prouver que Naruse et Ozu ne sont pas sans héritier - toute proportion gardée - dans le Japon d'aujourd'hui. Kore-Eda nous livre un film sur la famille qu'il dépeint par petites touches mais avec toujours énormément de justesse. Si son film est éminemment japonais dans la retenue, les références, les "traditions" (du re-mariage (vu d'un sale oeil) en passant à la visite au cimetière (le fait d'arroser la pierre tombale) en passant par la gastronomie...), il dépasse aisément ce cadre local tant il est aisé de pouvoir reconnaître dans chacun des personnages, leur caractère, leur attitude, des choses finalement très personnelles. Ce n'est peut-être pas aussi osé et azimuté que Tokyo Sonata de Kyoshi Kurosawa (bizarre que les deux gamins, dans les deux films, fantasment sur leur prof de piano...  A chaque génération de trouver sa propre petite musique?...) mais le film, d'une remarquable tenue d'ensemble, est ponctué ici et là de petites réflexions acerbes qui déclenchent toujours un petit rictus (pam, dans les dents et mine de rien...) et sonnent terriblement authentiques.

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On avance au départ un peu en terrain inconnu lors de cette réunion familiale. Au détour d'une petite phrase, on comprend rapidement le (parfois lourd) passé de cette famille, et cela nous permet de faire petit à petit mieux connaissance avec chacune des individualités rassemblées : un père, ancien docteur, ultra bougon qui semble ne jamais s'être remis de la mort de son fils aîné, le cadet en faisant toujours un peu les frais; un cadet, justement, récemment marié avec une femme divorcée qui a déjà eu un gamin et peine à se sentir pleinement acceptée; la mère, bienveillante en apparence, qui sait balancer à la bonne occase la phrase qui fait mouche; une soeur, enfin, avec son mari po farouche et leurs deux gamins. Cela fait donc maintenant une quinzaine d'années que le fils aîné est décédé, à la suite du sauvetage en mer d'un gamin. Gamin qui sera justement invité à l'occasion, ce qui nous vaudra une scène oscillant constamment entre le ridicule et la politesse de bon aloi : chacun semble vouloir sauvegarder les apparences derrière un masque de circonstance; la cruauté des mots du père puis les réflexions de la mère à l'encontre de ce gros patapouf sauvé des eaux, atteignent, par la suite, un degré de cruauté finalement assez terrible. L'être et le paraître... Kore-Eda instaure subtilement ce climat qui mélange à la perfection les sourires d'apparat et les turpides réflexions ou les petits gestes qui frappent terriblement la susceptibilité de chacun. Sur le coup, on ne prête pas toujours attention aux petits mots ou aux comportements qui blessent; c'est lorsqu'un des convives y revient par la suite qu'on comprend le choc qu'il a subi dans son for intérieur sur le coup (le père qui reproche à sa fille de parler de la "maison de grand-mère" et pas de la sienne, le cadet qui n'admet point qu'on attribue à son frère certains de ses anciennes paroles, la femme du cadet qui reproche à sa belle-mère de ne pas avoir d'attention envers son propre fils (...)). Petit à petit, les frustrations de chacun apparaissent, les petites rancunes, les aigreurs seulement, à l'inverse de chez un Desplechin, tout se fait doucement, calmement... Et la vie continue.

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Kore-Eda se focalise surtout sur le cadet, personnage qui se sent d'entrée de jeu mal aimé, mais qui ne fait pas non plus grand-chose pour s'ouvrir complètement aux autres - plus attentif à son téléphone portable qu'aux individus alentours. Si Hiroshi Abe semble avoir exactement la tête de l'emploi, il faut d'ailleurs saluer au passage l'ensemble du casting absolument parfait, du grand-père grinçant au petit "prince" tout triste en passant par la soeur à la voix éraillée. Chaque scène est d'un naturel confondant (invisible mise en scène de Kore-Eda comme dans l'inoubliable Nobody knows : la marque du talent); deux séquences, au moins, sont également assez magiques, celle où les trois gamins tentent de se saisir, sur un ciel d'une blancheur éclatante, de cette fleur rose en hauteur (comme le symbole des pures aspirations que l'on peut avoir à cet âge) et celle où la mère poursuit "pathétiquement" le petit papillon jaune dans son living-room en pensant qu'il s'agit de "l'esprit" réincarné de son fils aîné. Chacun tente de se raccrocher à ce qu'il a sous la main comme pour continuer d'y croire... Si, à la fin de la visite, une fois chacun reparti de son côté, les parents comme les enfants font montre de petites phrases caustiques (genre : bon, ça c'est fait pour un an, ouffff!), ce n'est pas pour autant que cette "indifférence affichée" soit en accord avec la réalité... D'ailleurs, ce n'est pas innocent si le cadet, à la toute fin du film, raconte à ses propres enfants l'histoire du papillon jaune que lui avait contée sa mère : si chacun se défend d'hériter quoi que ce soit de ses parents, il n'en demeure pas moins que l'influence est beaucoup plus profonde qu'on veut soi-même le reconnaître. Still walking n'est peut-être pas une oeuvre révolutionnaire mais on marche à fond dedans, de bout en bout avec un immense plaisir - le film nippon a décidément la cote ces derniers temps.   (Shang - 08/10/09)    

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Oui, un film juste et charmant sur la famille, qui est effectivement dans la droite ligne d'un Ozu, une légère cruauté en plus. On suit avec plaisir les minuscules faits et gestes de cette smala ordinaire, en reconnaissant la part d'universalité que Kore-Eda sait toucher dans ces personnages très crédibles : un simple plan sur une brosse à dents ou sur un bouquet de fleurs dans un cimetière suffit à signifier des années de frustration ou de jalousie, et le cinéaste est effectivement bien subtil, la plupart du temps, pour raconter cette douloureuse histoire de clan. C'est délicat et doux-amer comme il faut... autant dire que ce n'est pas tout à fait mon genre. Manque franchement là-dedans un brin de mise en scène, les idées de Kore-Eda étant parfois trop lourdement symboliques pour emporter l'adhésion : toute la fin, avec ce motif de la transmission qui se fait de génération en génération, est soulignée à mort, trop signifiante, trop explicite. Comme l'ensemble du film, d'ailleurs, qui ne cesse de jongler entre une jolie subtilité et des scènes à gros sabots qui en rompent l'équilibre : pas de mystère, pas de trouble là-dedans ; on nous explique clairement tout ce qu'il y a à comprendre, et on regarde ça un peu paresseusement, en regrettant que Kore-Eda n'ait pas su s'enfoncer plus profondément dans un portrait de la famille contemporaine plus sulfureux. Mon camarade citait Desplechin et Kurosawa : on en est malheureusement très loin, Still Walking s'avérant d'une innocence absolument sans conséquence là où on aurait aimé un peu de malaise. Shang aimant beaucoup ce film, je m'arrêterai là. Pas pour moi, voilà.   (Gols - 22/02/10)

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